Voyage au bout de la faune
Chronique de Julien des faunes : un personnage plus ou moins imaginaire.

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Date de création : 22.10.2011
Dernière mise à jour : 17.12.2014
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Prologue

Publié le 15/04/2014 à 23:34 par juliendesfaunes Tags : michel lancelot chroniques voyage au bout de la faune
Prologue

 Prologue

Julien des faunes est un drôle de bonhomme, né dans un grenier à un âge où l'adolescence ouvre la porte aux rêves, au désir de découverte, de voyage, de plongée dans le mystère des pays d'où l'on ne revient pas avec la tête posée sur les épaules de la même façon. Dans ce grenier, et dans les autres, bien réels en principe, mais peut être imaginaires aussi, on ne sait jamais, Julien a découvert mille choses étranges.

Au point d'y perdre la vie, ou presque.

Mais non. Pas complètement, il en a retrouvé une autre, celle de Julien des faunes. Il faut dire qu'avec quatre vrais greniers sous la main, trois dans les maisons de ses parents et grand parents, un dans un Palais féérique à Cannes, et les autres, tout aussi vrais, ou presque, mais ça, il ne s’en souvient plus, de la forêt des heures, du désert, de la forêt vierge, et puis les autres, …. Iil ne sait plus très bien d’ailleurs où tout cela se passait !

Il y avait de quoi perdre le sens de l'orientation, il est vrai, entre les choses d'hier, celles d’aujourd’hui et ce qui allait lui arriver.

Avant son malaise dans le grenier, dont il est sorti vivant, mais transformé, il avait déjà vécu des choses bizarres dans ses greniers, dont une mariée qui s'était cachée dans une malle au soir de ses noces, mais que personne n'a retrouvée, un ballot de tissus luxueux et de thé que son oncle y avait cachés avant la guerre, et oubliés, des feuilles de tabac qui séchaient depuis des dizaines d'années, la prothèse de la jambe de son grand père, des produits chimiques étranges, des peintures en poudre, dont certaines ressemblant à de la poudre d'or et d'argent, des plans des guerres Napoléon, des robes de sa grand-mère, les épées de son arrière grand père, Général, contrôleur des armées, et aussi des fusils qu'il a eu l'étrange idée d'essayer, ….

Au sortir de ses greniers, Julien est parti. Mais s’il vous plait, ne lui demandez pas pourquoi il est parti ! Il n’en sait rien. Il a plongé dans les entrailles de l'Afrique où il en a vu de toutes les couleurs. L'Afrique profonde et mystérieuse, noire et de couleur, comme disait Jean Richard. Il y a attrapé des maladies bizarres, dont certaines, peu avouables. Il a mangé du singe et du piton, des chenilles et des sauterelles, rencontré Emile et ses gorilles, les pygmées et découvert le safari quéquette.

Dans le même registre, il a inventé sur le tard, mais en connaissance de cause, le concept de zizou. Du nom d’un coquelet surnommé zizou qu’un ami lui avait offert mais qui, pour cause de chants intempestifs, fut condamné à passer à la casserole. Comme certains petits mecs eux-mêmes destinés à passer la casserole. Les zizous donc.

Il a dormi dans des gourbis et dans des hôtels de luxe, a fait 14 km en marche arrière après s’être embourbé sure une piste trop étroite pour permettre de faire demi tour, s'est ensablé cent fois dans le désert, a provoqué et entendu le chant des dunes dans le Ténéré, côtoyé des esclaves en Mauritanie, joui à l’arrière d’un 4x4 du seul fait de caresses furtives partagé avec le jeune esclave du député maure qui l’avait hébergé, navigué douze jours sur le Nile, passé l'équateur au Zaïre, s'est retourné en land rover, a dessiné une maison pour le président Ahidjo et d’autres pour des amis, serré les mains des mineurs de la prison de Porto Novo qui avaient tous la gale.

Il s'est fait doubler par une table dans une ruelle de Bamako, a côtoyé des centaines d’apprentis, et discuté avec leurs patrons du développement de l’artisanat, attrapé une hépatite virale au Niger, frôlé la mort quand un ex tonton macoute haïtien lui a tiré dessus, traversé le corps d’un mendiant à Dakar, ou cru l’avoir fait, et cru que tout allait exploser quand un vendeur de couteaux suisses a entamé un décompte diabolique. Et puis, mais cela il ne vous dira pas comment, il a volé un enfant dans le Sahel,

Et pourquoi donc Julien des faunes ? Direz-vous.

Julien des faunes est un clin d'œil au Julien des fauves de Michel Lancelot, pour ceux qui s'en souviennent.

Deux Julien, donc. Deux frères.

Ou deux phrères, mais ça c’est une autre affaire.

Sauf pour celles et ceux qui ont lu l’autre livre deMichel Lancelot: « Le jeune lion dort avec ses dents ». Il y était question des phrères simplistes du Grand jeu, le mouvement créé par René Daumal et ses copains de lycée, en pleine époque surréaliste.

Ces chroniques sont également un petit clin d'oeil à Ferdinand Céline, dont Julien a lu, sur le tard, les Chroniques au bout de la nuit, tout le monde l'aura compris ! 

Nul ne sait où Julien traîne aujourd’hui sa nostalgie. Dans laquelle de ses maisons il vit. Chercher le ici, on vous dit qu’il vient de partir là-bas. Au pied de la dune, là-bas, près du baobab, dans la montagne, au Sud, au Nord, … 

Est-il encore de ce monde ? Est-il blotti dans son roman, entre fiction et réalité ? Son voyage n’est semble-t-il pas fini. Les chroniques qu’il nous a laissées permettent de remonter dans le temps, dans son temps, au fil de son enfance, de ses voyages dans l’Afrique profonde et mystérieuse, des chemins qu’il a empruntés, de ses rencontres, de ses engagements, de sa vie professionnelle, de ses amours, de la passion des maisons, des hommes, furtive, volée, parfois, mais bien réelle,  …. Elles en dénouent quelque peu la trame complexe que nous essayons ici de renouer.

Aujourd’hui Julien se raconte ou tout au moins envisage de se raconter. Mais par quel bout ? Et que raconter ? Raconter des petites histoires à des amis, ou commenter des situations en y glissant des petites anecdotes vertes et pas mur, comme des piments dans le riz au poisson, que l’on mange parfois en croyant que ce sont des tomates, ou des raisons secs ou de la confiture qui transforme en chetney les sauces les plus pimentées, c’est facile, et Julien excelle dans l’exercice, avec brio semble-t-il car à chaque fois le public semble séduit. Mais le passage à l’écrit en gardant le lecteur en haleine, c’est un tout autre exercice. C’est d’ailleurs celui de bien des écrivains. Le secret, pour Julien, c’est d’alterner les chroniques locales avec le carnet de route, les unes et l’autre ayant vocation à entraîner le lecteur dans sa faune, avec toute la magie de cette Afrique profonde et mystérieuse, noire et de couleur.

La faune de Julien n’est pas au bout de la route. La route de Julien serpente dans la faune, une faune qui n’en finit pas de finir.  



Sur la route (1) Avant de partir

Publié le 15/04/2014 à 23:42 par juliendesfaunes
Sur la route (1) Avant de partir

Sur la route

Mes histoires ne devraient pas vous sembler banales, sinon quel intérêt de les avoir écrites pour vous embarquer dans ce drôle de voyage. C’est peut-être prétentieux que d’écrire, et ce l’était même il y a trente ou quarante ans de penser qu’Actuel était un journal super qui emmenait ses lecteurs dans de drôles de voyages, tout en me disant que, pour ma part, j’étais embarqué dans un voyage suffisamment drôle pour ne pas avoir besoin de lire Actuel. D’ailleurs Actuel a malheureusement disparu des kiosques, ne sachant plus, peut-être, où emmener ses lecteurs.

Ne me demandez pas ici pourquoi je suis parti. On y reviendra plus tard. Mais je suis bien parti, en septembre d’une année lointaine, il y a près d’un demi siècle. Parler ici de siècle en impose, non ! Mais il ne faut pas se la jouer. Nous venons de passer du vingtième siècle au vingt et unième et nos grands parents étaient, pour certains, nés au dix neuvième. N’oublions pas que, petits, nous avions une malheureuse et unique chaîne de télévision, en noir et blanc, avec une image douteuse, et qui s’arrêtait vers vingt-trois heures avec des nounours idiots et un hymne national ou je ne sais quel musique qui n’avaient d’autre fonction que de nous endormir. Le beurre de ma grand-mère ne sortait pas d’un réfrigérateur mais d’un placard, dehors, sur la galerie, où il était conservé dans le couvercle renversé d’un pot en terre cuite non émaillée rempli d’eau, qui transpirait et dégageait ainsi une certaine fraîcheur. Les fils électriques étaient merveilleux, couverts d’une sorte de toile un peu rugueuse, et ils étaient enroulés sur eux-mêmes. Les boutons électriques étaient très beaux, en porcelaine blanche, avec un petit truc au milieu qui montait et descendait.

La province était belle, la bourgeoise provinciale aussi, on allait jouer au tennis, on faisait du ski, on avait des petites copines avec lesquelles on ne faisait pas grand-chose, en attendant de faire plus, bien sûr, mais plus tard. Il y avait quand même des petites choses qui, avec le recul, annonçaient déjà les changements à venir. Pas la musique yéyé, bien sûr, pale reflet de la variété américaine, mais des petits évènements qui frôlaient l’interdit, les amitiés particulières, à l’école, les messes qu’on faisait sauter ou qu’on passait au fond de la cathédrale à discuter avec des potes, les tenues de ski déjantées, mais là ça devait être aux alentours de soixante huit. Pour ma part, j’avais décroché depuis longtemps de toute considération sur la pertinence de ce qu’on m’avait raconté au catéchisme. Dont je n’ai d’ailleurs aucun souvenir. L’anguille s’était donc glissée depuis longtemps sous la roche, la fourbe ! Il me reste de cette éducation catholique la flamme de la bougie qu’enfant de cœur, je tripotais pendant la messe, ce qu’on m’a ressorti pendant des années. Le vin de messe que l’on sirotait à la sacristie, quand on rangeait le matériel du curé, et la phrase que nous avons sortie, deux par deux, pour notre communion solennelle : Avec la grâce de dieu, et l’aide de mes parents, je m’engage à vivre ma vie d’écolier, fidèle à mon devoir …. » Je l’ai encore en tête cinquante en après mais je vous épargne la fin. Disons que sans en être conscient, je n’y croyais plus.

J’avais des antécédents dans le voyage, on y reviendra, je vous l’ai promis, et donc envie de bouger. C’est clair. J’ai même passé et raté deux fois le concours de l’école nationale d’aviation et me suis dit par la suite que je n’aurais jamais pu piloter un avion dans l’obscurité ou la brume, et que je n’aurais donc jamais pu être pilote. C’est sans doute l’idée de partir qui m’avait poussé à me présenter ce concours.

Il y a plusieurs femmes qui ont marqué mon adolescence, dont une, tout particulièrement, dont j’étais très proche. Une tante qui avait bousculé la vie en virant son promis quasiment le jour des fiançailles, chose parfaitement incongrue dans cette belle et grande bourgeoisie de province évoquée plus haut, puis en s’installant à Paris avec un footballeur, en devenant pilote amateur, kinésithérapeute, bouddhiste, en entrant dans les cercles proches de Gurdjef ou Teillard de Chardin, et, pour finir, amie d’un astrologue passionnant qui avait un chalet dans les montagnes chez qui elle et son mati passaient une partie de leurs vacances. C’est d’ailleurs lui qui, lors d’une soirée mémorable à Paris, en pleine coupe du monde, nous appelait par nos signes astrologiques, sans ne connaître de nous autre chose que ce que nous venions de lui dire, dans la conversation, et qui m’avait conseillé d’éviter de flotter. Ou en d’autres termes de prendre des décisions sans traîner, au risque de ne plus les prendre.

Ce que j’ai donc fait, en partant quelques semaines plus tard au Cameroun, sur les conseils d’un autre ami de ma tante, Fabien MB, un merveilleux personnage qui avait eu le temps de me dire : « Tu sais Eric, ta tante et ses amis de l’époque de la Fac nous aimaient bien, nous les étudiants noirs, mais dans quelques temps vous aurez des problèmes avec nos successeurs car ce ne seront plus des étudiants tranquilles, mais des émigrés en quête de travail et d’argent ». Je l’ai retrouvé au Cameroun, nous avons beaucoup discuté et fait pas mal de choses ensemble. Et puis il est mort, empoisonné par ses belles sœurs ! 

Mon départ se devait d’être annonciateur d’un parcours sans queue ni tête. Il le fut. Je suis parti une semaine avant le mariage de ma cousine germaine préférée, jusqu’à ce jour. La fille de ma tante, donc, vous l’aurez compris. Rater son mariage, c’était con, non ? En plus il avait lieu à Ibiza et toute la famille est partie en avion charter. Sauf ceux qui avaient peur qu’il se casse la gueule et que la famille soit décimée, et qui ont donc pris le bateau. Qui n’a pas coulé. Et le plus beau dans cette histoire, que je me dois de vous raconter ici, car personne ne l’a raconté dans un livre, c’est que ma cousine et son mari ont divorcé avant le mariage, si vous voyez ce que je veux dire. Pas vraiment, me direz vous, puis qu’ils n’étaient pas mariés. Oui, c’est vrai, mais comme ils se sont mariés comme si de rien était et ont fait trois jours de fête ! Et quelle fête, à Ibiza, dans les années soixante dix, vous pouvez l’imaginer ! C’est tout comme ils avaient divorcé avant, on en conviendra. Je l’ai donc raté, ce mariage de fiction ! Comme quoi, la faune avait bien jeté son dévolu sur ma route.

Je suis parti pour l’Afrique noir, via Tripoli, en Afrique du Nord, et je ne devais plus vraiment en revenir, au sens propre comme au figuré. Mais avant de plonger dans le voyage, un petit brouillage des cartes de l’enfance donnera un peu de relief à celle-ci, et prenons le temps d’installer Julien dans son rôle, et même dans ce qui pourrait être ses maisons. 

Chronique 1 : Les romans photos

Publié le 17/12/2014 à 01:41 par juliendesfaunes
Chronique 1 : Les romans photos

Martin, ça faisait des dizaines d’années que Julien ne l’avait pas revu. Ils se sont retrouvés dans une réunion d’anciens de leur école. Une réunion qu’ils ont bien arrosée si bien que des tas de souvenirs leur sont remontés en mémoire : les délires dans la classe, les barreaux de chaise cassés pendant la messe, la fugue qui avait valu à Julien un week-end complet de colle, les carreaux de chocolat distribués à la récréation de 17 heures, les parties de poker dans la petite salle qu’ils s’étaient fait attribuée pour de prétendues réunions des jeunesses étudiantes catholiques.

Julien sentait d’autres souvenirs refaire surface, mais qu’il préférait garder pour lui. Des souvenirs de camarades de classe qu’il avait aimés d’un amour qui l’avait totalement surpris, en ces moments de jeunesse auxquels le carcan du pensionnat ne laissait guère d’espace. Des amitiés particulières, il est vrai, un peu comme celles qu’il avait découverte dans le livre Roger Peyrefitte, qu’il avait dévoré à cette époque, et vu comme un reflet de lui-même, tant cette histoire lui était parue proche. Avec le recul, il savait qu’il s’agissait d’un amour totalement platonique, mais cet amour là, il ne l’avait pas oublié. Il était là, dans sa tête, totalement présent, avec deux ou trois autres, d’ailleurs.

 « Et les bonnes, Julien, tu t’en souviens ?

Les bonnes, Julien s’en souvenaient bien en effet. Ce n’était pas un souvenir d’école mais de maisons, des maisons bourgeoises dans lesquelles ils vivaient tous les deux. Dans ces maisons, on cantonne les bonnes dans les chambres du haut, qui n’ont parfois de chambres que le nom. Chez les parents de Julien, les bonnes habitaient au second. Il se souvenait des samedis quand leurs pères les raccompagnaient chez elles, au village.

Celle à qui Julien pensait, ce jour là, était passionnée de romans-photos. Une banalité direz vous pour une bonne, certes, quand on sait que les romans-photos étaient quasiment faits pour elles. En termes de marché, dirait-on aujourd’hui.

Les romans-photos de l’époque qui envahissaient les étales des marchands de journaux, Intimité et Nous deux, étaient remplis d’histoire d’amour à l’eau de rose, façon guimauve, diraient certains, nunuche de chez nunuche diraient d’autres. Quand Michèle avait fini de travailler et montait dans sa chambre, Julien s’y glissait et plongeait dans ses romans-photos. C’était un univers qu’il découvrait avec passion, étonnement et bonheur. 

« C’était trop sympa quand on se racontait les scènes des romans-photos qu’on lisait dans leurs chambres.

Et puis Martin est revenu sur une autre histoire. Une histoire que Julien avait oubliée.

« Je ne sais pas pourquoi, mais chaque fois que je repense aux bonnes, je pense aussi au coiffeur ! Tu t’en souviens, du coiffeur? » Lui a-t-il dit, de but en blanc ? 

Il est vrai que cette fois le retour en arrière était sérieux. Martin allait chercher des souvenirs plus loin en arrière, avant l’école qu’ils avaient pratiquée ensemble. Ils en avaient sans doute parlé, à l’époque, ou bien ce souvenir était remonté à la surface par hasard, poussé par les autres, sans doute, et en l’occurrence par le souvenir des romans-photos. Martin se souvenait qu’ils avaient le même coiffeur, et que leurs mères étant amies, ils s’y retrouvaient souvent. Mais julien, lui, ne s’en souvenait pas.

« Arrête, tu ne peux pas l’avoir oublié, ce cochon. Moi je m’en souviens bien. Je me souviens de son salon de coiffure qui était juste à côté du cinéma ».

Julien ne revoyait ni le salon, ni le cinéma. Par contre chez le coiffeur il y avait des romans-photos, comme chez les dentistes et les médecins, avec des Jour de France et d’autres niaiseries du genre. Le lien était facile et sans doute à l’origine de la plongée de Martin dans ces souvenirs profonds. Et sensibles. Nos deux lascars adoraient lire les romans photos des bonnes de leurs parents, mais par contre, chez le coiffeur, ils ne les lisaient pas, vu qu’ils y étaient assis sur leurs fauteuils, quelque peu pétris d’angoisse à la vue de l’attirail du coiffeur.

Les bonnes qui accompagnaient les enfants lisaient les romans photos, et les mamans Marie Claire, ou Jour de France, un mensuel pour les femmes signé Marcel Dassault, avec des belles photos, et des histoires d’avion, ce qui rassuraient sans doute les enfants sur la  supériorité intellectuelle de leurs mamans.

Il est vrai que le roman-photo est un excellent support pour raconter des histoires, notamment quand celles-ci ont pour objet de sensibiliser le lecteur, quand celui-ci relève de groupes sociaux particuliers. Le roman photo est très pédagogique, facile à réaliser, il demande des petits moyens, peut-être imprimé facilement, diffusé par épisode dans la presse locale, et, surtout, quand il est fait sur place, il colle aux réalités du terrain. Julien l’a compris sur le tard, quand il est devenu réalisateur. Il en a réalisé deux.

Le premier concernait un jeune de la rue, un peu délinquant mais pas trop, qui glissait d’un bord à l’autre, un peu dans le guinsse, la colle forte que l’on respire pour s’envoyer la tête ailleurs, un peu dans les petits boulots, jusqu’à se retrouver en prison, puis dans un centre d’internement de mineur, avec une offre de rattrapage à la clef, mais qu’il gaspillera avant de revenir dans le centre, jusqu’à cette nuit où il fugua à nouveau. Et le plus fou dans cette histoire, c’est que le garçon qui jouait le rôle du jeune de la rue a volé l’argent de l’assistante de réalisation et s’est fondu dans la nature, provoquant un incroyable retournement de situation, une folle bousculade entre fiction et réalité, une course poursuite des réalisateurs dans les gares routières pour le rattraper, avec distribution de centaines de photos. Il n’avait pas de chance le petit, il y avait des photos de lui partout dans le laboratoire !

Le second concernait les jeunes talibés, élèves des écoles coraniques, entraînés à voler par un marabout peu scrupuleux. La morale était sauvegardée à la fin, le marabout arrêtée et ses talibés placés chez un marabout plus sérieux. Une sacrée histoire directement inspirée de l’expérience des jeunes de la rue, qui en avaient écrit le scénario.

Julien avait dans l’idée de lancer une série et de publier les romans-photos dans la presse, par épisode, histoire de capter l’attention des jeunes et d’aborder les sujets au fil du temps et des évènements. Une belle idée pour faire de la sensibilisation avec des histoires réalistes, mais l’ONG ne l’a pas suivi dans son projet. Après le deuxième roman-photo, la machine s’est enrayée.

Maintenant que Martin avait évoqué ce vieux souvenir, Julien commençait à se souvenir des romans-photos, de la chambre de Michèle, une des bonnes de ses parents, des mamans le nez dans Jour de France, des bonnes le nez dans leurs romans-photos, du paravent, et du coiffeur.

« Julien, tu t’en souviens forcément de ce coiffeur ! Il portait une blouse qui lui descendait jusqu’aux genoux. Et son salon était aménagé, avec une rangée de chaises à gauche, là où nos mères s’asseyaient, et avec des fauteuils en face, sur le côté droit, devant les miroirs. Comme dans tous les salons de coiffure, tu me diras. Mais souviens-toi, entre les deux il y avait un long paravent, qui nous cachait de nos mères et des bonnes qui nous attendaient en lisant ».

Son idée, disait-il aux mamans, était de tenir les enfants à l’écart de leurs mères pour qu’ils restent tranquilles et ne cherchent pas à les ameuter et à pleurer  chaque fois que les ciseaux du coiffeur se mettaient en action. Mais le plan du coiffeur était diabolique. Il leur proposait un petit dérivatif, une sorte de jeu, qui consistait à guider une de leur main dans la fente de sa blouse, entre le pan de droite et celui de gauche, si vous voyez le tableau, jusque vers une sorte de sac en toile à larges mailles, dont il n’avait aucune idée du contenu, tout paniqués qu’ils étaient à entrevoir le ballet des ciseaux au dessus de leur binette, les mèches de cheveux qui leur passaient devant les yeux, les yeux rivés sur le miroir où ils suivaient de minutes en minutes l’opération de ratiboisage de leurs belles chevelures.

Il les invitait à jouer avec le contenu du sac. Avec le contenu mystérieux du sac, pourrait-on dire. Et ça les occupait, il est vrai, au point qu’ils restaient calmes, ne pleuraient pas, ce qui permettait à leurs mères et à leurs bonnes de rester plongées les unes dans Jour de France, les autres dans leur roman-photo.

« Tu te souviens le truc bizarre qu’il nous faisait toucher pendant qu’il nous coiffait, sous sa blouse, en nous disant que c’était pour qu’on s’amuse et qu’on ne pleure pas ? Je vais te dire ce que c’était, moi, j’en suis certain aujourd’hui, Julien. J’y ai repensé plus d’une fois à ce putain de coiffeur.

C’était sa queue qu’il nous mettait dans les mains, mon pote ! Tout simplement ! Maintenant j’en suis sûr ! J’y ai souvent repensé, jusqu’au jour où j’ai compris son plan. Et quand je te dis, sa queue, Julien, tu vas finir par t’en souvenir, c’était ses couilles qu’on tripotait, dans cette espèce de sac, comme il nous disait ! Tu te rends compte, le plan du mec !

Julien s’en souvenait à présent. Les images revenaient en vrac, le salon de coiffure, la rue dans laquelle il était situé, à côté du cinéma, le paravent qui les séparait de leurs mères et des bonnes, la main glissée dans la blouse.

 

« Putain de merde, j’y crois pas ! Il se foutait bien de nos gueules, le salaud ! Le con ! Et en plus nos mères le payaient ! Et je suis sûr qu’il prenait son pied le salaud. Merde ! »

Chronique 2 : Julien

Publié le 17/12/2014 à 01:43 par juliendesfaunes
Chronique 2 : Julien

Julien

Il avait perdu connaissance et gisait sur le sol de ce grenier dont il connaissait pourtant les secrets, les moindres recoins, toutes les odeurs, et tous les objets qui y avaient été déposés puis oubliés par ses parents, ses grands parents, ses arrières grands parents aussi. Il en connaissait les odeurs, les mystères, mais aussi les génies. Les génies qui, à chaque visite, le transportaient ailleurs, dans ces mondes d’autrefois. Mais cela, il ne le comprendra que plus tard, quand il sera loin des greniers de son enfance, dans ces pays où les génies sont partout, ici et là, au bout de la faune.

Il y était entré mille fois, dans ses greniers, et il y était chez lui. On peut dire qu’il s’agissait de ses jardins secrets, de son monde secret, d’une deuxième vie qui allait se substituer à la première, comme il allait le comprendre quelques instants plus tard ; au sortir de ce malaise. 

Il en avait fouillé les moindres recoins, y avait découvert mille choses et s’y était même souvent assoupi, blotti sur une balle de tissus ou un vieux matelas, l’esprit ailleurs, porté par les génies de ces objets qui somnolaient à ses côtés, perdu dans les sables du Sahara, les pâtisseries tunisiennes, les tombes romaines de Tipaza, la campagne russe, les champs de tabac, …..

Il régnait sur un petit empire riche d’une demi-douzaine de greniers qui lui étaient tous conquis, et dans lesquels il faisait depuis des années ses premiers pas d’aventurier et de conquérant d’un autre monde. Ses greniers constituaient le terreau de sa vie future, mais ça, il ne le savait pas encore.

Il s’y était toujours senti bien, même quand la peur du noir lui tordait le ventre, au début, quand il y entrait à reculons, envoyé par son père, sa mère, ou l’un  de ses grands parents, ou quand des objets de folie lui sautaient à la figure, comme un jour la jambe de son grand père ! 

Il venait d’y être victime d’un profond malaise, un malaise qui allait changer sa vie. Il comprit plus tard qu’il n’était pas tombé dans les pommes, mais dans des fruits bien plus mystérieux que de simples pommes, des fruits qui lui étaient inconnus, aux saveurs exotiques, douces, et pimentées, aussi. Il allait commencer une nouvelle vie, mais ça, il ne le comprendra que plus tard.

Au moment où commence cette histoire, il n’imaginait rien de tout cela, il ne savait pas où il était, il ne savait plus qui il était, il avait la tête en choux fleur, bombardée du dedans et du dehors par un flot d’images floues, de souvenirs dont il n’était plus certain qu’ils soient les siens. Il avait mal, il avait peur, il avait l’impression de ne plus être lui même. De ne plus être l’enfant d’avant. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait.

En observant les objets poussiéreux qui semblaient flotter autour de lui, les grosses males en bois blanc, que son père avait fait fabriquer à l’usine, comme les établis de la cave, qu’il utiliserait 60 ans plus tard, dans son propre atelier, et celles en vieux cuir plissé, dont il savait que le contenu, dans un passé plus ou moins passé, avait constitué le quotidien de ses ancêtres, il crut qu’il était en train de mourir. Il sentait que sa vie défilait sous ses yeux et pensait que c’était le signe d’une mort annoncée, engagée, même, prochaine dans tous les cas. Il allait donc mourir pour de vrai, comme dans les livres ou les émissions d’Europe n°1 qu’il écoutait le soir avec ses parents et ses sœurs, du temps ou les radios faisaient de la radio. Il y avait des émissions incroyables, avec un fou furieux qui parlait de voyages étonnants, alors qu’il ne sortait pas du studio, le Club des rescapés, animé par Pierre Desgraupes, où Julien se souvient avoir entendu un combattant du Vietnam qui racontait s’être agenouillé au bord d’une fosse dans laquelle son corps allait tomber sous le coup d’un sabre qui devait lui trancher la tête, comme celles de ses voisins. Il a eu l’idée de tomber avant le coup et n’a été que blessé. Après quoi c’est la chance qui a fait que les pics plongés dans les corps agonisant pour les achever l’ont épargné et que, se tenant la tête qui tombait en avant, il a réussi à se traîner jusqu’à une habitation dont les habitants l’ont accueilli, et sauvé. Il se souvient aussi des aventures incroyables par des candidats envoyés dans des lieux de folie avec mission de réaliser une chose quasi impossible, comme cet homme seul dans un château plus ou moins hanté, en Ecosse, qui avait quelques jours pour apprendre à jouer un air de cornemuse. Il y avait aussi celui qui donnait la météo, un certain Simon, qui avait un accent à couper au couteau, Pierre Bellemare qui animait Vous êtes formidable, …. Luxembourg sauvait la mise, face à un Europe numéro 1 tout puissant, avec un jeu radiophonique appelé Quitte ou double, que les parents de Julien ne rataient pas. Il y avaiy sans doute dans ces programmes radiophoniques qui transportaient les auditeurs dans des mondes totalement surréalistes, des petites graines qui plus tard ……

Investi de ses missions exploratoires, Julien avait bien vu les drôles de feuilles séchées suspendues au dessus de sa tête et ce n’est que plus tard que son père lui a raconté les avoir accrochées aux solives de la toiture pendant la guerre, quand les buralistes n’avaient plus de cigarettes à vendre et qu’il fallait se contenter du mauvais tabac local. Ces feuilles là, Julien avait eu l’idée saugrenue de les réduire en miettes, un jour, avec la poussière qui s’y était attachée, de bourrer le tout dans une vieille pipe et de fumer. Malade comme un chien, il fut embarqué directement à la clinique par ses parents qui ne se doutaient pas de l’origine de son état ! Une fois informés, parentes et médecin conclure à la banalité du mal.  Il s’en était quand même tiré avec d’épouvantables nausées qui le décidèrent, quelques années plus tard, à s’abstenir de fumer, aider par le fait que son père venait de passer quelques mois dans un sanatorium, pour, pensait-il, des problèmes de cigarettes.

Julien dans le brouillard de ses pensées, aurait pu penser à d’autres feuilles qui étaient cachées quelque part dans le grenier de ses parents.  Des feuilles de thé noir parfaitement emballées dans du papier qui ressemblait à du papier d’aluminium mais n’en était pas, vu qu’il s’agissait là de provisions cachées pendant la guerre, à une époque où l’aluminium n’existait pas encore, tout au moins sous cette forme. Mais celles-là il ne les trouvera que bien plus tard, à l’occasion d’un travail d’isolation de la cage d’escalier, dans une patrie qu’enfant, il n’avait pas imaginée. Un comble pour le chercheur obstiné qu’il avait été enfant. Elles l’attendaient, pourtant, dans une belle et grosse boîte en bois, avec une étiquette qui évoquait l’un des meilleurs thés anglais. Elles étaient enveloppées dans cet étrange papier métallisé et avaient gardé toute leur saveur. Il les consomma vingt ans plus tard avec jusqu’à la dernière.

Les idées revenaient doucement, elles fusaient au fond de ses orbites, ses yeux ne s’y retrouvaient que par bribes, mais petit à petit il retrouvait quelques repères. Ses yeux hagards se perdaient dans les gardes robes de sa grand-mère, dans l’une desquelles une amie publicitaire lui racontera plus tard y avoir emprunté des robes qu’elle s’amusait à porter, après s’être introduite avec ses amis du premier étage, dans le grenier de la dame du second, propriétaire du grenier. Et des robes.

« Des robes de grand-mère » lui dira-t-elle !

« Les robes de ma grand-mère », lui répondra-t-il !

Cela se passait dans une maison de Haute Savoie où son amie venait passer ses vacances chez les fils du pharmacien.

« La Dame de Haute Savoie du Francis Cabrel », vous demandez vous ?

Mais non, pas du tout, la grand-mère de notre personnage, lequel, comme tout le monde, en avait deux.

« Deux quoi ? »

« Deux grand-mères, bien sûr, une en Haute Savoie, et l’autre dans le Dauphiné. C’est banal non. Et on ne parle pas de son grand père, sinon on va devoir évoquer Bourguiba »

« Et pourquoi on parlerait de Bourguiba ? »,vous demandez vous.

« Parce que Bourguiba, lui, n’en avait qu’une »

« Une grand-mère ? »

« Non ! une c….., Mais bon ça suffit, cela n’a plus rien à voir avec nos histoires de grenier »

Il apercevait avec une certain angoisse, au dessus de lui, des épées qui lui donnaient l’impression de se balancer, de se préparer à tomber droit sur lui, menaçant tantôt son épaule droite, tantôt son épaule gauche, et pire, sa tête, à chaque passage. Sa tête qui lui faisait déjà tellement mal !

Il savait que ces épées étaient celles de l’un de ses arrières grands pères, Général contrôleur des armées de deuxième division. Un titre qui le faisait rêver depuis de longues années, depuis qu’il avait trouvées ces deux épées au fond d’un coffre en vieux cuir, avec les plans des batailles de Napoléon, que son arrière grand père avait étudiées à Polytechnique, des dessins, des esquisses, les médailles de son arrière grand père, accompagnées d’un beau document attestant de son titre, et même des dessins de nus.

« Ah » Là, il était scotché.

« Comment ce grand homme avait-il pu dessiner des nus ? Quelle histoire ! »

Tous ces documents mystérieux  qui l’attendaient depuis près de cent ans dans une vieille malle, tous ces documents qu’il garda précieusement auprès de lui des années durant, qu’il encadra et suspendit au-dessus de son lit, et qui l’accompagnèrent ainsi pendant des années, avec toute cette charge d’histoires, de souvenirs, de familles décalées, et de Loukoums.

« De quoi ? »

« De Loukoum, oui, de Rahout Loukoum même, pour être plus précis. Vous savez, ces délicieuses pâtisseries turques »

Et bien cela vous étonnera peut-être, mais imaginez vous que les loukoums hantent l’esprit de Julien depuis des lustres et qu’ils ne sont pas prêts à le lâcher. Des histoires de loukoum, il en a des pagailles à raconter. Ceux que sa mère recevait de certains amis de passage, chargés d’une odeur de Maghreb, ceux qu’il acheta en Turquie, le jour où, dans le livre de Michel Tournier, « Gaspard, Melchior et Balthazar », il en découvrit la recette, donnée au quatrième des rois mages, celui qui était toujours en retard, par un pâtissier enfermé comme lui, dans une mine de sel, à Sodome et Gomorrhe. Ces mêmes loukoums turcs qui, à la frontière suisse inquiétèrent le douanier qui n’eut d’autre idée, apprenant que ce petit paquet qui lui semblait bien lourd pour des bombons, venait de Turquie, que d’imaginer qu’il s’agissait de tout autre chose. Sans compter que la poudre de farine de sucre qui sortait de la boîte n’arrangeait pas la situation.

Il en a d’autres encore, des histoires loukoums, ceux de Dakar, venus d’Algérie, jusqu’à ceux de Vachères, en Haute Provence, plus surprenants encore, et de surcroît, inépuisables.  

« Et comment donc un Général contrôleur des armées de deuxième division du dix neuvième siècle pouvait-il, un demi siècle après sa mort, avoir une telle emprise sur notre petit homme pris de malaises et de vertiges dans un grenier ? »

C’est un peu long à raconter, certes, mais quand même, ça mérite quelques explications. Il voyageait beaucoup, notre Général, en cette fin de dix neuvième siècle. Et pas n’importe où. Dans le Maghreb, en Tunisie, en Algérie, au Maroc. Et même en Russie.

« Bon, certes, mais cela n’a rien d’extraordinaire »

« Pourtant si ».

Parce que si sa fille Blanche, la grand-mère de notre personnage, ne l’avait pas suivi partout pendant plus de vingt ans, son général de père, au risque de devenir vieille fille, et bien il aurait vingt ans de plus et notre histoire ne serait plus du tout la même. Il ne serait pas le fils de son père mais son cousin.

Mais bon, là ça devient très ardu. On y reviendra. Et puis il ne serait pas hanté non plus par les loukoums qui n’auraient jamais fait pareille intrusion dans sa vie.

Tout cela pour dire que sa grand-mère a passé une partie de sa jeunesse et de jeune fille de bonne famille en mal de mari, dans les pas de son père, à le suivre, dans ses missions de contrôle des armées de deuxième classe, donc. Et elle passa son temps à photographier à tour de bras sur des plaques de verre tout ce qu’elle observait autour d’elle. Elle avait un splendide appareil de photo en bois qui, un demi siècle plus tard, était là, rangé dans un des greniers, bien évidemment, à les développer, à les tirer sur papier et à les coller dans des albums que notre personnage montrerait un jour à son petit fils. L’arrière arrière petit fils du Général, si vous suivez bien le fil de cette histoire.

Vous comprenez pourquoi ses épées de Polytechnique, obtenues avant qu’il ne devienne Général contrôleur des armées de deuxième division et arpente le monde, avaient de sens pour notre petit bonhomme étendu, hagard, pensant qu’il allait mourir, sur le sol de son grenier, tant elles venaient de loin et en avait vu de toutes les couleurs. Et plus encore, elles le menaçaient directement, dans ce mouvement de pendule qu’il s’inventait.    

Bref, il était dans un brouillard complet. Un brouillard au fond duquel, pourtant, deux petits yeux semblaient l’observer, le surveiller, le protéger, se disait-il, car ils lui étaient totalement familiers. C’était les yeux du Bibendum Michelin.

« Vous savez, ce gros bonhomme qui a des pneus tout autour du ventre» 

Ses cousins et lui-même avaient gonflé les chambres à air des pneus de leurs bicyclettes des années durant, avant qu’il ne rende l’âme, ou que le courant ne passe de 110 à 220 volts, ce qui condamna notre Bibendum national à finir sa vie au fond d’un grenier, assis sur le petit compresseur qui ne compressait plus, mais dont le souvenir du ronronnement du moteur, si doux et caractéristique, berçait les oreilles de notre personnage étendu à même le sol de son grenier.

Les images se succédaient, se bousculaient avec des effets totalement disparates. Il avait l’impression tout d’un coup, dans le flou des images qui lui traversaient l’esprit, de voir surgir la jambe de son grand père.

« Le fils du Contrôleur des armées de deuxième division » vous demandez-vous ?

« Non. Le fils d’un pharmacien de Haute Savoie, qui était lui-même pharmacien, d’ailleurs. Et qui était aussi, si vous suivez le fil de cette histoire, le mari de la Dame de Haute Savoie. Vous savez, celle dont les robes …. »

Bon, on ne va pas revenir sur cette histoire de robes. D’ailleurs il ne s’agissait pas de la jambe de son grand père, quand même, faut pas exagérer. Comment aurait-elle pu atterrir dans un grenier ? Il s’agissait, vous l’aurez deviné, de la prothèse de son grand père, à qui l’on avait coupé la jambe, à la fin de sa vie. Cette prothèse lui avait fait une peu bleue le jour où elle lui était tombée dans les bras, jaillie d’un fond de placard avec un paquet de vieux vêtements qu’il s’évertuait à en extraire pour voir ce qu’il y avait derrière. A mille lieux, vous pouvez l’imaginer, de penser qu’une jambe allait lui sauter au cou.

« D’où l’expression bien connue : Prendre les jambes à son coup ! »

« Mais non, cette expression n’a rien avoir avec ça ! « 

« Bon, ça va, mais ça aurait pu, tant il est clair que c’est ce qu’il fit ce jour là »

Il sentait la poudre du vieux fusil qu’il avait essayé un jour avec ses cousins, dans la colline. Ils avaient pris soin de l’attacher à un arbre pour ne pas qu’il leur pète à la figure, mais n’avaient pas remarqué qu’un mètre cinquante devant, il y avait un petit arbre. Résultat des courses, le fusil a été arraché de l’arbre sur lequel il était attaché et le tronc de l’arbre de devant fut sectionné net, ce qui provoqua la chute de l’arbre qui faillit tomber sur leurs têtes de petits aventuriers d’un soir.

Il revoyait aussi l’énorme ballot de linges de maison en tissus mordorés luxueux, qu’il avait déniché dans un recoin du grenier et descendu triomphalement dans le salon pour le présenter à ses parents, comme un trophée de guerre. Ils en étaient restés suffoqués, avaient palpés avec attention ces tissus d’une autre époque, des tissus précieux disaient-ils. Ils ne se  souvenaient plus d’où ils venaient, ni qui les avait mis dans leur grenier. Ils les disaient être inutilisables, parce que trop fins et délicats, ce qui désolait notre aventurier.

Et puis ils se souvinrent qu’ils venaient de l’oncle Antoine, cet oncle fortuné qui avait caché toutes sortes de choses chez ses neveux et proches dont les maisons étaient moins cossues que sa luxueuse demeure qui aurait tout lieu d’attirer les allemands en pleine débâcle.

Et il les y avait oubliés !

Il est mort le nez dans une pâtisserie, cet oncle là !

« Dans un loukoum ? »  Vous demandez-vous.

« Non, dans une île flottante ».

Encore que s’il n’était pas mort à Paris, mais à Meknès, où il a passé le gros de sa vie, il aurait pu mourir le nez dans un loukoum, effectivement.

Mais sa mort aurait été moins belle car les loukoums marocains ne sont pas très bons. Mais là on s’écarte du sujet, encore une fois.

Dans le même registre, son autre grand père, le frère de l’oncle Antoine, celui donc qui cachait des trucs partout par peur de se les faire piquer par les allemands, avait été plus malin vis-à-vis des risques de représailles par ces foutus allemands en pleine débâcle.

Il avait une superbe De Dion-Bouton, une de ses voitures de luxe que les grands bourgeois possédaient à cette époque, et vous pouvez imaginer qu’il n’avait pas envie de se la faire piquer. Il avait donc eu l’idée d’en les quatre pneus et les avaient cachés dans l’usine, suffisamment loin pour ne pas être trouvés. Et quand les allemands sont venus chez lui, dans sa belle maison, car ils sont effectivement venus, ces enfoirés, et qu’ils lui ont demandé de lui donner sa voiture, il a un peu résisté, pour le principe, mais pas trop, n’ayant nulle envie de prendre une balle entre les côtes, et s’exécuta. Il les conduisit dans son garage et, devant la voiture sur calles et sans pneus, il s’exclama : « Mon Dieu, j’avais oublié que des allemands sont venus la semaine dernière me prendre les roues ! »

Mais le comble de cette histoire, ce n’est même pas cette situation rocambolesque avec ces allemands mais le fait que son grand père ait gardé à l’esprit que cette merveilleuse voiture était restée dans la grange.

Il en parlait souvent à ses petits enfants, lesquels, vous pouvez l’imaginer, fantasmaient comme des fous à l’idée de la voir, de la toucher, et peut-être de la  sortir de la dite grange. Du fond de ce grenier dans lequel il venait de perdre connaissance, notre futur héro se souvenait du jour où Petit grand père, comme ses cousins, cousines et lui-même avaient l’habitude de l’appeler, décida de conduire deux de ses petits enfants, lui même et son cousin Hervé,  dans la grange, pour leur montrer sa fameuse De Dion-Bouton.

Il les tenait fermement par la main, ses petits fils, un à droite et l’autre à gauche, comme s’ils devaient traverser une autoroute. En fait d’autoroute, ils avaient emprunté un des sentiers qui permettaient de rejoindre les terres du bas de la colline, celui qui passait au coin de l’usine et du hangar où était stockés des milliers de balles de bourre. Petit grand père leur racontaient des histoires de voitures, des histoires à faire décoller du sol des petits garçons de 12 ou 13 ans.

Pourtant les deux cousins avaient l’esprit ailleurs. Tout juste derrière le mur du hangar de l’usine où ils avaient l’habitude de se rendre clandestinement, en passant sur les toits, au risque de leur vie, mais ça ils le comprirent plus tard, après que l’un de leurs amis ait failli, un de ces jours où ils se glissaient dans le hangar, en  passer à travers les tuiles, après que l’une d’elle se soit brisée. Les balles de bourre constituaient un fantastique terrain de jeu. Elles étaient rangées par pile de près de dix mètres de haut, ce qui donnait naissance à des collines, à des falaises, des gorges, entre les piles, et des ponts. Les cousins et leurs amis faisaient des sauts de fous, rebondissant sur les balles de laine, se glissaient entre celles-ci, sans se douter qu’elles auraient pu les écraser. Un jour le gardien les surprit dans le hangar et chercha à les en faire sortir mais ils restèrent cachés entre les balles de laine et ne s’en échappèrent qu’un peu plus tard, une fois le gardien parti.   

Ils passèrent devant l’une des deux fermes du bas, celle où vivaient les Tholly, ces paysans qui avaient quelques vaches et ravitaillaient les habitants du quartier en lait frais. Chaque matin, madame Tholly allait de maison en maison avec sa vieille 2CV, chargée de dizaines de litres de lait frais mousseux et crémeux qu’elle déversait dans les berthes ou les bouteilles vides posées devant les portes des cuisines.

En ce temps là le lait était bon, crémeux à souhait, ce qui formait une sorte de crème en haut du goulot. Et il était possible de l’acheter ainsi, directement au producteur. Aujourd’hui le lait n’a plus le même goût, il est stérilisé et ne s’achète plus que dans les magasins.

Ils arrivèrent ainsi, la tête truffée d’histoires de voitures, de lait et de galipettes sur les sacs de bourre de l’usine, devant la grange. La grange que les deux garçons voyaient comme un écrin dans lequel un bijou les attendait depuis plus de vingt ans.

L’un d’eux, vous imaginez lequel, la voyait plutôt comme un grenier. Un grenier dont, comble des combles, il n’imaginait pas l’existence, alors qu’elle était là, sous ses yeux, à quelques dizaines de mètres sous la terrasse de la maison de ses grands parents. Il ne la connaissait pas et ne l’avait donc jamais visitée et encore moins mise sous contrôle. L’instant était venu d’ajouter ce territoire à son empire.

Petit grand père s’approchait de la lourde porte, ses deux petits enfants derrière lui, les yeux et les oreilles grands ouverts, pensant peut-être qu’un grondement de moteur allait les accueillir, et pas n’importe quel moteur. Un moteur de De Dion-Bouton ! Imaginez l’ambiance et le bouillonnement dans la tête de nos cousins.  La porte s’ouvrit et les garçons eurent un choc. La grange était vide ! Et Petit grand père qui avait plus d’une étourderie à son compte se contenta de dire à nos deux héros terrassés par la déception : « Ca alors, j’ai dû la vendre après la guerre »         

Il en avait plein les yeux, plein la tête, plein le nez, plein les oreilles et tout cela lui faisait mal. Trop d’images qui défilaient, trop de souvenirs qui se bousculaient dans son cerveau meurtri. Les couleurs se confondaient avec celle de la poussière ambiante, la magie de ses lieux interdits dans lesquels on s’introduit la peur aux fesses, en mission commandée, dans le pire des cas, ou en aventurier solitaire prêt à entrer dans une vie d’aventure comme Henry de Monfreid ou le docteur Livingstone, n’était plus du tout ce qu’elle était. Il était pourtant chez lui, ça il le savait.

Il avait mal au cœur, comme ce jour où, ayant versé de l’eau dans un pot de verre qui contenait du sodium liquide, le mélange avait subitement bouillonné, débordé et  enflammé le vieux parquet de bois du grenier dans lequel il avait installé son labo de chimie.

Lors de vacances passées, il avait récupéré dans un autre grenier, celui de sa grand-mère, en Haute Savoie, un carton rempli de mystérieux pots de verre, de burettes et autres tubes de verre, avec des tas de produits chimiques auxquels il ne comprenait pas grand-chose. Il avait tout emporté chez lui à son retour de vacances et s’était installé un petit laboratoire de chimie dans un coin du grenier, sans eau, vous pouvez l’imaginer, ni la moindre paillasse pour effectuer ses mélanges explosifs. Et cette nuit là, le mélange avait mis le feu au grenier ! Il n’avait eu d’autre solution que de descendre à toute allure les deux étages qui le séparaient du salon dans lequel ses parents recevaient des amis.

Il déclara, essoufflé et en pleurs, qu’il venait de mettre le feu au grenier, sur quoi le mouvement s’inversa et une poignée de pères paniqués se ruèrent du rez-de-chaussée au grenier, où ils eurent vite fait d’éteindre le brasier.

Mais le pire était à venir car parmi les invités il y avait, ce jour là, et ce seul jour là d’ailleurs, car la chose ne se reproduisit plus jamais,  son professeur de chimie : Monsieur Contamin. Lequel prit un malin plaisir, la semaine suivante, en plein cours de chimie, à raconter à toute la classe comment notre pauvre chimiste en culotte courte avait mis le feu au grenier de ses parents. Juste assez pour lui mettre la honte totale ! 

Le souvenir qui le hantait le plus, et brouillait ses pensées, était celui de cette jeune mariée roumaine, qui, selon la coutume, s’était éclipsée discrètement pendant le dîner de ses noces, pour se  cacher. Mais personne ne la retrouva cette nuit là, ni dans les jours qui suivirent. On imagina tous les scénarios possibles : fugue, chute dans le fleuve voisin, enlèvement, puis on l’oublia.  

Toutes ces histoires se confondaient avec les greniers de ses grands pères et grands mères, de ses parents, de son oncle d’Afrique du Nord, de sa tante dont le mari était notaire et conservait de mystérieux documents dans une malle, au grenier, de Cannes, dans les entrailles secrètes et interdites du Palais Beau site, et de Roumanie où il ne savait plus s’il était allé ou pas.

Les images se bousculaient dans sa tête, défilaient derrière ses yeux, le laissant hébété, détaché de ce qu’il était avant, un peu halluciné par un constat qui prenait le dessus.

Et puis l’autorail surgit du tunnel, envahit son esprit et sa vision intérieure. Il le voyait amorcer le virage de la fontaine, passer derrière la gare, virer à gauche, en même temps qu’il voyait le train de marchandise de l’autre côté, qui s’engageait du mauvais côté de l’aiguillage. Il savait que l’accident était inévitable et que le choc serait frontal, si rien n’intervenait, si personne ne faisait quelque chose pour empêcher l’accident. Et comme il en était lui-même incapable, il ne restait qu’à fermer les yeux et attendre. Mais ses yeux étaient déjà fermés mais pourtant il vit tout ! Le choc fut violent, l’autorail fut projeté en dehors des rails, la locomotive se coucha sur le côté, les wagons sortirent eux aussi des rails. 

Le brouillard se dispersa, la lumière blanche qui l’avait envahi, chargée de cette foultitude d’images, s’estompait, chassée par le fracas de l’accident des deux trains qui venaient de se percuter. Il cru que tout allait s’écrouler sur lui, les cloisons de bois qu’il avait montées avec son père pour isoler la partie de grenier destinée à son train électrique, le faux plafond en toile de laine de l’usine, les rails, les ponts, les barrières. Les fumées envahirent son champ de vision, chassant progressivement la lueur blanche dans laquelle toutes ces images s’étaient précipitées, bousculées puis évaporées.

Il sursauta, reprit progressivement ses esprits, puis ouvrit les yeux. Il retrouva ses repères, son univers, son grenier. Mais il restait quelque chose de trouble en lui. Quelque chose qui l’amena malgré lui, instinctivement, à tourner son regard vers les génies des greniers, comme pour les interpeller, pour leur demander de l’aide. Mais ceux-ci ne lui répondirent pas.

Il se surprit alors à prononcer ces mots qui semblaient venir d’ailleurs, qui l’inquiétèrent, mais que pourtant il articulait très distinctement :

« Je m’appelle Julien, Julien des faunes, je suis né dans un grenier »

« J’ai retrouvé cette jeune mariée dans une malle, dix huit ans après sa disparition. J’étais en vacances en Roumanie, chez des amis que mon père avait connus jeune, lors d’un voyage avant la guerre.

J’avais découvert, derrière une porte que l’on m’avait dit de ne pas ouvrir, un grenier encore plus fou et magique que ceux de mes grandes mères, parents et oncle du Maroc. Elle semblait dormir.

Elle était d’une étrange beauté, dans sa robe de mariée poussiéreuse, comme ces corps accrochés aux portes manteaux d’un couvent de Palerme, en Sicile, que Julien avait visité quelques années plus tôt, lors d’un voyage d’école. Ces corps qui se sont parfaitement conservés et que l’on peut voir encore aujourd’hui. 

Elle avait dû s’étouffer avec la poussière, quand  le couvercle s’est refermée sur et y était coincée depuis dix huit ans. C’est ce que l’on m’a expliqué quand je suis descendu en burlant et en pleurs dans le salon des amis roumains de mon père pour leur dire que j’avais trouvé une mariée dans le grenier interdit »

Toutes ses histoires revenaient, lui envahissaient à nouveau la tête, les yeux, l’esprit, le corps entier. Il tremblait, transpirait un peu, malgré la fraîcheur du grenier. 

« Je m’appelle Julien, Julien des faunes, je suis né dans un grenier ». « J’ai vu des dinosaures dans les escaliers du Palais Beau site, à Cannes, un ancien hôtel construit par les anglais au début du 20ième siècle. Je vous assure que c’est vrai. Ils étaient derrière d’immenses portes vitrées au niveau du premier étage, dans cette quatrième cage d’escalier que nous n’empruntions pas souvent, mes amis et moi, parce qu’elle n’était pas habitée, ne comptait qu’un étage, et parce qu’il n’y avait pas d’ascenseur. Les trois autres cages d’escalier étaient, il est vrai, beaucoup plus magiques et passionnantes.

Les années passées, il n’y avait rien derrière cette baie vitrée du premier étage. Rien qu’une immense salle vide, sans doute une ancienne salle de réception. Mais cette année là, je vous assure que c’est vrai, il y avait des dinosaures et d’autres animaux, énormes, comme on en voit au cinéma et dans les livres.

En réalité, il n’y avait que des squelettes, mais nous qui étions à la recherche de trésors dans ce Palais digne des contes de fées, nous avons vu les animaux pour de vrai, je vous l’assure.

Nous revenions d’un voyage au fin fond du jardin, un peu excités, comme à chacune de nos explorations. Nous nous étions saoulés à l’odeur des fleurs que l’on y trouvait. Des fleurs que l’on ne voyait nulle part ailleurs, hormis peut-être dans les autres Palais de la Côte d’azur. Outre les fleurs, il y avait des bassins étranges, des petits ponts, des essences d’arbres mystérieuses, apportées de leurs colonies par ces drôles d’anglais bâtisseurs de Palais.

Cachés comme à notre habitude sous le magnolia géant, nous avions goûté les fruits inconnus, et plus particulièrement ceux du néflier, les nèfles, que ma sœur me disait avoir vus et mangés en Algérie, au pays des Loukoums, où jadis mon arrière grand père Général contrôleur des armées de première division, … vous vous souvenez ? »

« Ah bon ! De première division maintenant ? »Avez-vous envie de dire.

« Oui, de première division, n’ayons pas peur de lui donner ce titre posthume ; c’est normal, à cause des photographies de ma grand-mère, des épées, des loukoums, et aussi à cause du  superbe coffre sculpté qu’il avait rapporté de Russie ».

On raconte, dans la famille, qu’il a trouvé ce coffre dans une ferme, lors d’une campagne militaire en Russie, lors de la guerre de 1870, avec des poules dedans. Il l’aurait alors acheté et ramené en France, sur une charrette à cheval, tiré sans doute par les trouffions. Vous imaginez bien que si, entre temps, il n’était pas devenu Contrôleur général des armées de première division, et non plus de deuxième division, il n’aurait jamais pu faire un coup pareil. Foi de son arrière petit fils !

« Et pour tout vous avouer, j’ai discrètement récupéré ce coffre après la mort de ma grand mère en jouant sur le fait qu’elle avait écrit dans son testament, à mon intention, que je pouvais prendre l’un des objets de sa vitrine de souvenirs.

Aussi, feignant de tout ignorer de la sémantique sur une éventuelle distinction à faire entre un objet et un meuble, j’ai pris le coffre.

Mais revenons aux dinosaures du Palais Beau site. A peine sortis de ce jardin magique, nous avions plongé dans les douves, ces sous-sols sombres et mystérieux où il nous était interdit d’aller, ce qui ne nous empêchait nullement de le faire, sauf quand le concierge nous attrapait avant.

Nous avions fait quelques aller retour dans les ascenseurs des trois autres cages d’escaliers pour en éprouver une fois de plus la qualité et le bruit, et nous persuader que celui de notre cage d’escalier était le meilleur.

Nous avions devisé sur la qualité des voitures de nos pères respectifs : la Panhard du papa de Franck, étrange voiture avec un tableau de bord horrible, la grosse Frégate Renault du papa de Pompon, lourdingue, et la 203 Peugeot transformable de mon père, splendide, avec son toit qui ouvrait complètement et que mon père avait équipé d’une petite bâche à rayures bleu et blanc pour nous protéger du soleil.

Et voilà que nous nous retrouvions nez à nez devant une centaine d’animaux tous plus gros les uns que les autres ! Et parmi eux, des dinosaures ! Ma mère nous raconta plus tard qu’ils venaient d’un musée voisin qui était en réfection et dont les collections avaient été dispatchées dans les quelques grands espaces voisins disponibles »

 Je m’appelle Julien,

Julien des faunes,

Je suis né dans un grenier

 

Son histoire, donc, c’est l’histoire d’un drôle de petit bonhomme, à mille milles …

Non, ça c’est une autre histoire,  tellement belle, en plus !

Disons que c’est l’histoire d’un mec, …

Non, celle-là aussi on la connaît.

Mais alors c’est l’histoire de qui ?

Mais de Julien des faunes, vous avez oublié ! Et qu’il a envie de raconter,

Ou des histoires que plein d’autres  Juliens ont envie de raconter, peut-être aussi.  

C’est plus facile comme ça. Mais ça fait pas mal d’histoires quand même.

Imaginons même qu’ils aient tenu plusieurs journaux, au fil de leurs voyages et aventures.

On ne sait plus très bien. Peu importe d’ailleurs, ce n’est pas ça qui compte. 

Alors allons voir ce qu’il s’y trame dans tous ces journaux.

 

 

Chronique 3 : Pourquoi t'es parti ?

Publié le 17/12/2014 à 01:46 par juliendesfaunes
Chronique 3 : Pourquoi t'es parti ?

Julien est parti de chez lui avec ses souvenirs de greniers, d’enfance, d’école, empruntés à sa grand-mère et à quelques personnages de chaire et d’os ou romanesques qui ont enchanté son enfance, Henry de Monfreid, Napoléon, Bob Morane, Tintin, Sherlock Holmes, Herlock Sholmès, le Sherlok Holmes  d’Arsène Lupin.

Quant à lui demander pourquoi il est parti, ça c’est une autre affaire.  Et pourtant on la lui a posé mille fois cette foutue question !

 « Pourquoi t’es parti ? »

Il n’en sait rien, bordel pourquoi il est parti. Pourquoi demander toujours aux gens qui sont sortis de leurs trous pourquoi ils sont partis, pourquoi l’Afrique, pourquoi l’Amérique, pourquoi l’Asie ? Ils ne savent pas pourquoi ils sont partis. Ils sont partis, c’est tout. Mettez-vous le une bonne fois dans la tête, vous les poseurs de cette sempiternelle question. Ce serait trop facile de le savoir. Est-ce que ceux qui sont partis demandent à ceux qui sont restés pourquoi ils ne sont pas partis ? Ou pourquoi ils sont restés ?

Julien a un ami d’enfance qui voulait partir, lui aussi. Il était ingénieur chimiste, mais sa famille avait une droguerie dans la ville où il est né, où il a fini par se marier et par intégrer la droguerie. Ca faisait plaisir à ses parents. Pas à lui, de toute évidence. Il avait envie d’autre chose, d’autres horizons, mais la pression de la famille était trop forte, alors il est resté. Et puis il s’est mis à boire, et pour finir il s’est tiré une balle dans la tête. Et il est mort. Voilà.

« Et pourquoi il n’est pas parti, lui ? « 

Vous savez pourquoi Julien est parti, vous ? Non ! Et bien lui non plus. Mais bon, si voulez des réponses, il en a quelques unes sous le coude, quand même.

Le chocolat, par exemple. Oui, le chocolat. On dit que c’est bon pour le moral. Et bien c’est vrai. Mais c’est beaucoup plus que cela, le chocolat. C’est beau, c’est bon, on ne sait pas d’où ça vient, de quel fruit on l’extrait, ou de quelle plante. C’est magique, tendre, sensuel, ça fond entre les doigts, au soleil surtout, ça colle. Ah, le chocolat ! Le noir, bien sûr, le vrai, le chocolat amer, fort. Le chocolat au lait c’est de la daube à côté du noir. En fait, le chocolat, c’est exotique. Oui, exotique. Vous vous souvenez des boîtes de Banania de notre enfance ? Julien, lui, il les a dans la tête, ces boîtes, au fin fond de son subconscient. Comme si c’était hier. Y a bon Banania ! Voilà un extraordinaire appel à prendre le large, non ?

C’est aussi à cause des loukoums que Julien est parti. Les loukoums c’est comme le chocolat, c’est magique, on ne sait pas ce qu’il y a dedans. C’est lourd. Ça vient d’Afrique du Nord, de Turquie, du grand Sud. Un jour Julien, de retour de Turquie, s’est présenté à la frontière suisse avec une boîte de loukoums sur la banquette arrière de la voiture, où il n’y avait rien d’autre. Le douanier lui a demandé ce qu’il transportait, et Julien lui a répondu : « Rien ! ». Mais le douanier était intrigué par le paquet sur la banquette arrière. « Et ça c’est quoi ? » a-t-il demandé ». Quand Julien lui a répondu « Des loukoums », l’histoire a commencé à tourner mal. « Des quoi ? », s’est étonné le douanier. « Des loukoums. Ça vient de Turquie ! ». « De Turquie !!! » La situation empirait et le douanier, de toute évidence, flairait le bon coup. « Ce sont des bonbons » lui dit Julien. « Mais c’est bien lourd pour des bonbons ! «  dit le douanier en soupesant la boîte. Alors Julien lui a expliqué que c’était plein, effectivement, qu’il n’y avait pas de vide comme dans  les boîtes de chocolat. De chocolat suisse, précisa-t-il, pour détendre l’atmosphère, mais le douanier ne se détendait pas du tout. Il était même un peu vexé, d’ailleurs. Julien l’a supplié de ne pas l’obliger à ouvrir la boîte qu’il s’apprêtait à offrir à ses amis du village voisin et qu’il souhaitait conserver intact.

Il lui raconta la croisière au départ de Venise, la Yougoslavie, Chypre, le canal de Corinthe, le bateau, les cinquante ans de mariage de ses parents, la recette des loukoums recherché par le quatrième roi mage du livre de Michel Tournier qu’il lisait sur le bateau, la carte postale qu’il avait justement envoyée de Turquie à ses amis suisses. Il lui a même parlé des loukoums qu’il mangeait petit quand des amis de ses parents leur en rapportaient d’Afrique du Nord, quand il était petit, de ceux que son collègue du BIT lui rapportait d’Algérie. Et même de ceux de Tunisie dont il allait se gaver quelques années plus tard lors d’une mission pour la FAO. C’en était trop et le douanier a lâché prise. Il était débordé. Julien a poursuivi jusqu’au village voisin où il a offert les loukoums à ses amis qui avaient reçu sa carte de Turquie avec la recette des loukoums le matin même !

Rien que pour ça, Julien ne regrette pas d’être parti !

C’est aussi à cause de sa grand-mère que Julien est parti, mais ça c’est une autre histoire car c’est beaucoup plus tard qu’il a appris que si elle s’était mariée à 40 ans, c’est parce qu’elle passait son temps dans le sillage de son père. « Vous vous souvenez ? Le général, le grand père de Julien, contrôleur général des armées, de première ou de deuxième division, peu importe.  L’important c’est qu’il sillonnait le Maghreb avec sa fille qui en oubliait de se marier, donc. Ou qui se gavait de loukoums !

C’est donc aussi dans les gênes de Julien qu’il faut chercher.

Mais bon, trêve de pâtisserie, revenons à notre sujet premier, les maisons, et cherchons le mal où il se terre, dans les maisons qui font rêver Julien depuis toujours. Les fameuses maisons qu’il n’achète pas, bien évidemment, mais qu’il rêve un peu d’acheter quand même. Ces maisons-là lui prennent la tête, pour tout dire, les unes parce qu’elles lui donnent envie de les restaurer, de leur redonner vie, de les posséder, intimement, au point parfois de les ensemencer furtivement, comme il lui arriva de le faire avec une dune, dans le désert, les autres parce qu’elles sont moches et mal foutues. On peut aussi souffrir à la vue de maisons banales, mal foutues, mal placées, car on pourrait très bien en être soit même un des occupants, ou des propriétaires. Julien le sait. Lui dont le cœur a vibré dans des quartiers pourris, où il a vécu, dans des chambres glauques, dans lesquelles il a dormi, aussi bien que dans des maisons superbes ou des hôtels de luxe, dans lesquels il a séjourné. 

Et puis il y a aussi la routine. Ah, la routine, celle qui s’installe dans la durée, elle est terrible. La solution c’est de ne pas durer, de bouger, de changer de place, de changer de maisons, de boulot, de vie. Allez tous les dimanches à la messe, puis dans le même restaurant pour manger le même plat, comme Julien y a eu droit, enfant, c’est mortel. C’est un truc d’éducation judéo-chrétienne. Enfant de cœur, Julien jouait avec la flamme de la bougie qu’il tenait tellement il s’emmerdait.

Julien a toujours haï la routine, insupporté les lieux communs, les convenances, les compliments, quand on pense le contraire de ce que l’on dit, et le sait très bien, ou s’en contrefout. Julien est incapable de présenter ses condoléances, d’envoyer des vœux de bonne année, autrement que détournés.

Alors il est parti.

C’est même peut-être la faute de Jean Richard, avec ses histoires de forêt vierge, de chasse, de lions qui bouffent les porteurs, de chaleur infernale, ou d’Henry de Monfreid, plus encore, avec ses voiliers qui arpentaient les côtes somaliennes, passaient de drôles de marchandises de l’autre côté, …. et puis Fabien, l’ami camerounais de sa tante parisienne qu’il aimait beaucoup, et qui était sa conseillère, sa confidente, sa xamine, dirait-on au Sénégal, cette sorte de grande sœur à qui les parents confient leur enfant dans sa prime enfance. Fabien avait été étudiant en France à une époque où comme il le dira plus tard, les relations entre étudiants noirs et blancs étaient au top, et entre blancs et noirs aussi, à Paris. Avant que, comme il dira également plus tard, dans les années soixante, les choses changent. Avant que les étudiants cèdent la place aux travailleurs émigrés et que la situation se complique. Julien a rencontré plusieurs fois Fabien par la suite au Cameroun, à Douala, à Yaoundé, en brousse, dans la maison où, quelques années plus tard, il fut empoisonné par ses belles sœurs qui ne voulaient pas qu’il soit chargé de gérer les affaires de ses frères aînés, décédés. Tout simplement. Et malgré les recommandations de son meilleur ami médecin qui l’avait mis en garde contre l’empoisonnement, avait tout fait pour qu’il n’aille pas à cette réunion, ou alors qu’il voit un guérisseur avant, pour se protéger. Mais Fabien était un homme moderne, il pensait que tout cela était révolu. Il se trompait !  

C’est lui qui proposa à Julien de faire son stage de fin d’étude au Cameroun, et qui lui  ouvrit les portes de l’Afrique.

La plus ancienne des explications, si vous en voulez une autre, est celle que Julien, de contrôle pas. Celle qu’il a oubliée, dont il n’a aucun souvenir précis, et qu’il aurait pu oublié de citer ici. Aucun souvenir ! Peut-être. Mais ça dépend où l’on cherche ses souvenirs. Car ce souvenir là, il est inscrit quelque part, au fin fond de ses souvenirs, cachés sous tous les autres.

Cette explication, c’est son voyage en Algérie, en 1951. Il avait 2 ans, il ne s’appelait pas Julien, il s’appelait Ratou ben Mohamed. C’est ainsi que ses grandes cousines l’avait surnommé. C’était à Tipaza, au cœur des ruines romaines, bord de mer somptueux, jardin merveilleux, maison coloniale superbe. Des vacances sur lesquelles seules quelques photographies noir et blanc lui permettent aujourd’hui de mettre un visage. Le sien, en l’occurrence, dans une tombe romaine, entre deux ruines. Sa mère, à chaque fois qu’elle lui parle de ce séjour à Tipaza, lui rappelle qu’il piquait des crises et se roulait par terre. Peu importe. La chose à retenir c’est que ces tombes, ces vieilles pierres, ces hommes et ses femmes qui l’entouraient, avec leurs boubous, leurs chéchias, leur burnous, et leurs visages pleins de soleil, ont sans nul doute constitué un vaccin contre l’ennui, contre la routine, contre les maisons tristes, contre la pluie. Un passeport pour la faune ! D’ailleurs, à propos de faune, si vous parlez de Julien aux enfants de ses grandes cousines de Tipaza, elles ne manqueront pas de s’exclamer et de dire « Oui, Julien c’est celui qui est venu un jour avec un petit singe ! » Une quarantaine d’années plus tard, dans le Berry ! Rien à voir avec Tipaza. Mais avec la faune si. Juste retour des choses, non ?

Voilà pourquoi peut-être il est parti. Et que l’on sache bien qu’il ne lui viendrait pas du tout à l’idée de demander à ses potes qui n’ont jamais quitté leur ville natale :

 

« Pourquoi t’es resté ? »

Chronique 4 : Des maisons

Publié le 17/12/2014 à 01:50 par juliendesfaunes
Chronique 4 : Des maisons

"Tu l’as achetée cette maison ?"

"Non je ne l’ai pas acheté cette maison. Tu m’énerves avec tes questions à la con sur les maisons que tu me fais acheter ! Je n’achète pas toutes les maisons qui me plaisent. Mets-toi le dans la tête !"

Cette affaire de maison tarabuste Julien depuis longtemps. Petit déjà, quand il partait à Cannes avec ses parents, son père évitait soigneusement la nationale 7, les bouchons et les restauroutes, il passait dans les vieux villages des Basses Alpes, de Provence ou de la Drôme. Ils regardaient les maisons et disaient vouloir en acheter une, la restaurer, l’habiter, y venir en vacances. Et Julien les croyait et se laisser emporter dans le rêve des maisons rendues à la vie. A sa vie. Mais ses parents n’ont jamais acheté la moindre maison, si bien que le premier défi que Julien s’est fixé, dans sa vie, a été d’en acheter une. En Provence, le jour où il aurait les premiers cinq francs six sous pour le faire.

Et il l’a fait. On y reviendra.

« Quand je vois une belle maison, j’ai envie de dormir dedans, de la restaurer, d’y vivre. Et même de la déflorer, si vous voulez tout savoir». Comme le Robin Cruso du Vendredi ou les limbes du Pacifique de Michel Tournier le faisait avec la terre de son île. Après quoi poussaient des ……..

« Une maison c’est comme un mec ou une femme que l’on croise sur la route, lors d’un voyage. Un voyage sans désirs, même furtifs, même purement platoniques, ce n’est pas un voyage. Les gens qui ne comprennent pas on retourne  plusieurs fois dans les mêmes endroits ne comprennent rien compris aux voyages. Ils sont froids, secs, et, bien souvent, à mille lieux de l’autre, de l’autochtone. Alors vous pensez bien ! Le désirez, avoir envoie de le toucher, de le caresser, de le serrer dans ses bras. C’est le comble du touriste imbécile qui voyage pour avoir vu quelque chose.

Non, non et non ! On voyage pour vibrer, sentir, se laisser glisser dans les paysages, les odeurs, les mouvements du vent, du soleil sur les dunes, les couleurs qui changent au fil du temps, entre matin et soir, les ocres sur les dunes, les murs des maisons, les formes des maisons, les ombres, les juxtapositions d’éléments d’architectures.  Oui, les architectures, les maisons, on y revient. Vous voyez pourquoi j’aime les maisons. On peut faire mille fois le même voyage, embrasser mille fois la même personne. Vibrer mille fois devant la même maison, le même paysage, le même enchevêtrement architectural. André Gide l’explique très bien dans l’un de ses livres, « Ivre du vin perdu », je pense, ou un autre. Mais peu importe, l’important c’est que l’on peut vibrer devant une maison comme devant un beau mec. Ou devant une belle femme»

C’est la centième fois que Clarisse pose à Julien ce genre de question en sachant bien qu’il ne l’a pas achetée, cette maison dont il lui parle. C’est juste pour l’emmerder. Julien le sait et répond toujours la même chose. Mais Clarisse sait quand même que Julien n’en serait pas à sa première maison s’il l’achetait, vu qu’il en a déjà une petite dizaine. Il en a acheté un peu partout, ce fou.

Julien vous dira que l’expression Avoir une femme dans chaque port est aussi vulgaire que mal utilisée. En fait, il faut savoir la lire autrement et comprendre que derrière le port il y a la maison, le pays, avec sa culture, son environnement, ses spécificités, son architecture, ses hommes, ses femmes, ses couleurs, ses odeurs, … Et qu’avoir plusieurs maisons, c’est avoir plusieurs vies, avec pour chacune, des amis, des amours, des passions, une maison, un coin de paysage, de montagne, de mer, …. Alors là, avoir une femme dans chaque port, mazette, c’est autre chose !

Ce sont ces maisons là qui comptent. Julien, lui, en a trois. Ou plus, allez savoir ! Mais restons sur trois. Une en Provence, bien sûr, on vient d’en évoquer la genèse. Il se l’était juré, il l’a fait. A son premier retour d’Afrique, avec cinq francs six sous en poche, un accès au crédit, des cousins embarqués dans la même histoire, il a acheté un ancien couvent. En toute simplicité : quarante chambre, deux bâtisses de quatre niveaux chacune, quelques centaines de mètres carrés. Un truc de fous. Normal, ils étaient fous ! Soixante-huitards et fous ! Mais, la folie a aussi du bon. La preuve.

Cette maison lui a bouffé la vie, certes, les vacances, les économies, les crédits, tout. Elle n’a cessé de grandir, comme une famille, femme + enfants, a changé plusieurs fois de voisins, copropriétaires, a hébergé toutes sortes d’activités, des fêtes des stages, des spectacles. Pendant que ses amis se mariaient, faisaient des enfants, créaient des familles, voyageaient, Julien restaurait sa maison. Mais au final, putain qu’elle est belle et originale, putain qu’on y est bien ! A quatre, en équilibre parfait, chacun son espace, des espaces pour tous.

Pour une partie de l’année, ne l’oublions pas. Les autres parties de la même année se passent dans les autres ports. On y revient à cette sacrée expression. 

Julien s’étant rendu compte du piège que constituait cette maison, cette seule maison, devrait-on dire, il a corrigé le tir, adopté des enfants et aménagé d’autres maisons, plus loin, beaucoup plus loin, au bout de la faune, si vous voyez l’idée. 

Donc aujourd’hui il en a deux autres, en Afrique. Il a beaucoup rêvé du  pourtour méditerranéen, mais c’était un peu compliqué. Et puis le hasard a fait le reste, car notre homme s’est toujours laissé porter par le temps, les rencontres, les situations, pour choisir ses jobs successifs, ses amis, ses amours, et ses maisons, donc.

La deuxième maison de Julien est sur une île, dans le sahel, une île un peu spéciale, un plateau sec et écrasé de chaleur, à quelques kilomètres d’une ville pleine d’arbres géants dont les troncs sont façonnés par le temps et habités par des esprits. A bien les observer, on peut voir des visages dans les entrelacs et les nœuds, au sommet du tronc, le plus souvent, là où il s’ouvre et laisse ses grosses branches monter vers le ciel, comme pour attraper la nuit. Car c’est le soir qu’il faut les regarder, le jour il fait trop chaud, il y a trop de lumière, et les esprits sont couchés. Ceux d’entre vous qui connaissent les dessins d’Eduardo di Muro, se souviennent peut-être de la séquence de la jeune bergère qui, fatiguée, s’assoupit au pied d’un gros fromager. L’esprit de l’arbre s’éveille, abaisse son regard vers la jeune bergère endormie, s’illumine, s’extrait petit à petit du tronc, se glisse vers la jeune femme et l’enlace.

La maison est petite, blanche, modulaire, avec des parties enterrées dans le sol, comme les maisons de Ghardaïa, en Algérie, construites selon les principes et règles de l’architecture mozabite,une des architectures les plus intelligentes du monde. Il y fait bon du fait de l’enterrement dans le sol, des escaliers construits dans l’épaisseur des murs,  dans lesquels il est convenu de laisser passer celui qui se présente en face et de passer après lui, des terrasses avec leurs acrotères un peu hautes, pour ne pas plonger sur la terrasse du voisin, les niches dans les murs, etc. Julien y ajoute petit à petit des modules dont la destination de certains n’est autre que de donner à penser qu’il y a des voisins, car il s’agit d’une architecture spécifique à des tissus architecturaux serrés. Les voisins de Julien sont des amis dont les maisons sont, identique à la sienne, pour l’une, ou en terre crue, pour les deux autres. Il n’y a pas de clôture entre elles, juste autour de l’ensemble, et des arbres, de plus en plus, malgré la chaleur et l’eau qui manque.  Ne dites à personne que quand Julien était à Tipaza, à deux ans, ses parents l’avaient laissé à ses cousines, le temps d’une virée à Ghardaïa. Raison pour laquelle, sans doute, il piquait des crises et se roulait par terre, furieux qu’il était de ne pas être de la partie et piquer des plans de maisons pour plus tard, …. Non, c’est trop compliqué, on laisse.

La troisième maison de Julien est dans le Sahel, elle aussi, mais au bord de l’eau, cette fois, au bord d’un grand fleuve. Et dans une île, une vraie. Ou presque, tout au moins. Car une île formée par des bras de fleuve qui se séparent et se rejoignent n’est pas franchement une île. Mais bon, on l’appelle quand même comme ça.  Une maison bicentenaire. Presque aussi vieille que la première. Vous vous souvenez ? Le couvent, en Provence ! Une maison qui a une histoire. Une histoire née du dialogue des cultures, des passions des aventuriers des siècles passés, ces hommes et ses femmes qui prenaient la mer et partaient au bout du monde. Au bout de la faune, comme Julien. « Mais eux plus encore que Julien, d’ailleurs, rendons à César ce qui appartient à César!

C’est une maison immense, dont l’histoire se fond dans celle du commerce de la gomme arabique qui a fait la fortune de son constructeur. Elle y était stockée, après avoir été récoltée sur la rive opposée, achetée aux paysans par des intermédiaires locaux qui travaillaient pour le compte du négociant français, bordelais le plus souvent, transportée dans des sacs dont certains étaient percés ou lestés de cailloux, selon le type de magouille pratiqué, acheté par le dit négociant, avant d’être embarquée sur les bateaux à voile venus de Bordeaux avec des matières premières, et qui y repartaient chargés de produits africains, dont la gomme. Ces maisons du siècle passé, du dix neuvième, pas du vingtième, sont construites avec de la chaux et donc très solides. Les maçons qui les restaurent ou les détruisent un siècle et demi après en savent quelque chose ! Elles sont couvertes de tuiles mécaniques en terre cuite, marseillaises, pour la majeure partie, elles mêmes transportées sur les bateaux qui repartaient avec la gomme, avec des carreaux, des briques et des éléments de toiture. Ce commerce était hyper florissant et a fait la fortune de bien des entrepreneurs de l’Estaque, des Milles, d’Aix en Provence ou de Marseille. Quand ces aventuriers et négociants forcenés, devenus, par la force de l’organisation administrative de leurs territoires de prédilection, des colons, ont décidé de fabriquer la chaux ou les carreaux sur place, ils l’ont fait en utilisant malheureusement d’énormes quantités de bois qui, contrairement peut-être à ce qu’ils pensaient, au regard de ce qui se passait chez eux, autrefois, ne se sont pas renouvelés, du fait des années de sècheresse qui ont marqué les décennies suivantes.

Avec la chaux et les tuiles, on transportait aussi des ocres, sur les bateaux. Des ocres jaunes, des ocres rouges, des oxydes, qui ont été largement utilisés lors des constructions de ces maisons de commerce, et qui sont le sont encore aujourd’hui, produits localement. Les maisons qui restent témoignent de l’intelligence de cette architecturale dite coloniale, mais qui était d’bord méditerranéenne, donc propre aux régions les plus chaudes d’Europe, haute en couleur et, surtout, maline. Maline car il fallait bien être malin pour survivre dans cet environnement hostile, tellement chaud et pourri par le paludisme, et imaginer toutes sortes de trucs pour avoir moins chaud. Il fallait construire des maisons qui captent le vent et, plus encore, quand cela était possible, les brises nocturnes, comme dans la maison de Julien, qui franchissaient le fleuve, s’humidifiaient au dessus de l’eau, pénétraient dans les chambres, toujours situées à l’étage, dont l’atmosphère hyper sèche évaporait l’humidité contenue dans l’air, ce qui produisait une certaine fraîcheur. C’est un peu le principe du canari, ce pot de terre utilisé dans toutes les maisons du Sahel, poreux, parce que cuit à basse température par les potières, dans les fours ouverts, dont l’eau qui suinte à l’extérieur du pot s’évapore au contact de l’air et génère du froid.

Les maisons de l’époque constituent des laboratoires en matière d’architecture écologique. Elles regorgent de trucs au niveau des toitures, à double pente le plus souvent, avec des sous pentes et des faux plafond, des aérations hautes, basses et dans les sous pentes, les vérandas autour du cœur de la maison, qui empêchent le soleil de taper sur les murs des pièces de vie, les matériaux, chaux, briques et tuiles de terre cuite, isolante, les terrazos et autres carreaux de terre cuite qui aspirent la fraîcheur du sol, au rez-de-chaussée, etc.

Tout cela se perd et l’on s’étonne des propos tenus lors des séminaires et autres ateliers sur l’éco construction, alors que nombre de trucs architecturaux visibles dans les maisons pourraient être reproduits et servir de base à bien des formations sur la réhabilitation de l’habitat spontané, dans les quartiers pauvres, voire de nombre de cités construites au titre de l’habitat social, qui accumulent les erreurs ou contresens architecturaux en matière d’éco construction. Ce qui est d’autant plus regrettable que cela se passe dans des contextes où les matériaux isolants modernes extrêmement efficaces sont quasiment inaccessibles du fait de leur coût.

La troisième maison de Julien  a su être maintenue dans son jus par ses nouveaux propriétaires, dont Julien. Il y fait bon, l’air frais venu de la rive opposée du fleuve y est souvent plus agréable que celui, trop froid, produit par les climatiseurs. Il y a des ocres partout, qui jonglent le soir avec le soleil couchant,  les tuiles sont toujours là, nombre de carreaux de terre cuite aussi, et la vie y va.

Troisième port de Julien. 

 

Tout cela pour dire que les maisons, ça le connaît !

Sur la route (2) Le Cameroun

Publié le 17/12/2014 à 01:52 par juliendesfaunes
Sur la route (2) Le Cameroun

J’ai pris la route l’année de mes 21 ans. J’avais envie de voyager, comme beaucoup d’autres à cette époque, de découvrir des pays et les hommes qui y vivent,  envie de partir, donc, et le fait de devoir faire un stage pour compléter mon diplôme de l’école des travaux publics tombait à  pic. Je n’étais pas le seul dans cette situation. Nous étions légion! Il y avait ceux qui partaient à l’aventure, ceux qui partaient pour une quête mystique, ceux qui partaient pour la dope, en Inde, pour la majorité, en Afrique pour d’autres. Dans tous les cas, on ne savait pas ce qu’on allait trouver ni comment et quand on allait en revenir.

Pour ma part, je m’en suis rendu compte plus tard, c’est bien dans la peau de Julien que je suis parti, mais je dois dire aujourd'hui que je n'en avais pas franchement imaginé la trajectoire. Je m’en suis rendu compte plus tard quand j’ai compris comment la faune se substituait à mes précédents repères. On y reviendra. Comme on reviendra d’ailleurs sur les nombreux Juliens que j’ai croisés, qui m’ont habité, et dans la peau desquels je me suis quelque peu fondu. L’histoire dont je m’apprête à recoller les morceaux est un parcours sans balises, en dehors des pistes et des panneaux publicitaires, dans un territoire qui se construit au fil des étapes, des opportunités, des rencontres, parcours structurant d’une famille inattendue, cosmopolite et bariolée, dont les composantes émergent des instants de vie les plus forts, et dont le prolongement, déjà, pointe son nez. Les petits Juliens sont là, homonymes des premiers, qui ont fait le voyage. Leur esprit rôde sous les lignes, on les retrouvera plus loin. Ils nous poussent dans les coins de ce territoire improbable, petites graines qui vous attendent, vous regardent, jusqu’à vous glisser dans l’oreille des petits mots qui font que le territoire devient un petit paradis. « Papy Julien, tu es mon homonyme préféré ».  Les papas, les papys, les tontons, les petits montent dans le train. C’est parti !

C’est au Tchad que mon aventure africaine a véritablement commencé, à Fort Lamy, la capitale, devenue Ndjamena peu après. Il y avait un drôle d’oiseau haut sur pate, avec des yeux jaunes qui jaillissaient d’un couvert de plumes lustrées, rouges et noires. Il  se partageait le jardin  avec une autruche, encore plus impressionnante. J’entrais dans la faune africaine par la grande porte. A cette première impression animale, s’ajoutait des odeurs exacerbées par les pluies d’hivernage, fortes émanaient de la terre rouge du jardin de l’hôtel et des rues avoisinantes. En terre, bien sûr. Mon nez d’européen habitué aux bitumes et aux rues nettoyées chaque matin était comblé. Surpris, aussi, mais comblé, de toute évidence.

L’étape fut de courte durée et j’ai continué le lendemain sur Garoua, capitale du Nord Cameroun, avec un petit avion qui a marqué son époque, le DC3, dont la roue arrière était si basse que l’avion se posait nez en l’air. J’y fus accueilli par un homme truculent qui savait parler aux étrangers, et au petit blanc que j’étais. Il m’a raconté la ville et donné les deux premiers conseils qui allaient me propulser dans le vif du sujet : manger des noix de cola et faire l’amour avec une femme africaine !

Comme je ne connaissais rien aux noix de cola, j’en ai mangé deux. Avec un effet immédiat qui fit que je n’ai pas dormi pendant deux jours et deux nuits! Personne ne m’avait précisé qu’il ne fallait pas les croquer mais les grignoter. Pour le second conseil, j’ai attendu quelques temps. Et puis les rencontres allaient faire que j’y introduirais quelques. Mais ça, … on y reviendra.  

L’Afrique profonde et mystérieuse dans laquelle Julien s’est laissé glisser au fil des jours, des semaines et des mois, a commencé à Figuil, un petit coin de rêve, au bord d’un mayo, une rivière, qu’un aventurier français qui arrivait à cheval de Brazzaville à la recherche d’or, avait choisi, quelques décennies plus tôt, pour s’installer, y construire un four à chaux totalement archaïque, mais foutrement efficace, qui ravitaillait toute la région en chaux vive. Ce four d’une autre époque était constitué d’une haute tour de pierres blanchies à la chaux, qui se rapetissait avec la hauteur, aux flancs de laquelle était enroulé un escalier, comme un bébé africain se colle au dos de sa mère. Il y avait un palan en haut de la tour, qui permettait de  hisser des arbres entiers qui étaient jetés dans la gueule du monstre de pierres au fond de laquelle grondait un feu d’enfer. Des blocs de calcaire, ou semble-t-il même, de marbre, s’y consumaient doucement, et delà, on sortait par une trappe située au pied de la tour, la chaux vive, sous forme de poudre et de blocs blanchâtres.

Après cet épisode du Nord Cameroun, Julien a passé quelques mois à Yaoundé, pour y poursuivre son stage, avant de décider d’y rester et d’y chercher du travail.

Dans la grande entreprise française où je faisais mon stage, je me suis fait embaucher une bonne fois, et on m’a confié la préparation du terrain du futur chantier de construction du stade. Un truc de fous, avec des centaines de mecs qui se bousculaient le matin devant la porte du chantier pour s’y faire embaucher, dont un qui m’a étonné avec son nom, De Gaule, et renversé avec son prénom, Charles ! J’ai fait arracher d’énormes termitières par des bulldozers, des milliers de termites sortaient des trous béants et les ouvriers en remplissaient des seaux pour les emporter chez eux et les y griller, tout en prenant le temps, au passage, d’en avaler quelques unes,  crues ! Je n’ai pas gouté la chose mais par contre je me suis gavé de cœurs de palmiers retirés des cinq cents palmiers que j’ai fait abattre. Un délice, au point d’en être écœuré et avec  quelques bonnes indigestions en contrepartie.

A Yaoundé, j’ai fait la connaissance d’Emile dans un petit restaurant qui servait de lieu de rencontre à une pognée de vieux français aussi barjots les uns que les autres. Le tenancier lui-même valait son pesant de cacahouètes. Il nous concoctait des soirées bien françaises avec, à la fin, des tournées de vodka qui se finissaient avec tous ses verres en miettes. Toute ma vie dans le sud a basculé dans l’univers de ces aventuriers d’un autre temps, dont un, Emile, qui à qui je consacrerai une chronique pour lui seul, à défaut de lui avoir consacré un livre entier. J’y reviendrai donc un peu plus loin.

Il y avait l’Amiral, un look à la Francis Blanche, chaussettes blanches et hautes, parfaitement remontées sous les genoux, bermuda de marin, qui avait une chérie à la maison mais qu’il ne laissait jamais lui préparer un repas car il était persuadé qu’elle allait l’empoisonner. Il est vrai que les empoisonnements au Cameroun, ça les connaît ! Ou tout au moins ça les connaissait. On aura malheureusement d’ailleurs l’occasion d’en reparler. L’Amiral avait fait naufrage avec son bateau qui transportait les grumes des forestiers sur la Sanaga, un des fleuves de la région de Yaoundé qui se faufile dans la forêt profonde et mystérieuse. Autant dire qu’y faire naufrage n’était pas de tout repos à l’époque. Il y avait aussi la Huchette, plus loin dans le Nord, certes, mais comme c’était leur copine, ils parlaient tout le temps de son restaurant. Julien prenait ses repas au Cintra, à une table commune où, en se démerdant, on pouvait demander deux fois au serveur le plat principal, en arguant du fait qu’on l’attendait depuis longtemps. Pour un petit chef de chantier sans le sous, c’était pratique.

Et puis la chose est arrivée. Quelle chose ? Mais la chose, voyons, celle que l’on fait là bas où il fait chaud et humide. D’ailleurs c’était, rappelez-vous, le second des conseils que mon hôte de Garoua m’avait donnés à mon arrivée. Des amis de l’entreprises qui pratiquaient la chose, donc, m’ont branché avec une copine à eux, un peu pute, mais pas vraiment, sinon je ne sais pas si j’aurais marché dans la combine. Je suis passé à la casserole, avec plaisir, il est vrai, et j’ai commencé à comprendre pourquoi mon hôte m’avait donné le conseil. Quitte à sombrer dans le cliché facile, je dois avouer que la  peau des femmes est d’une douceur incroyable et qu’elles connaissent façon. Celle-ci était une amie du groupe et ma petite aventure a duré  quelques jours.  Il n’y était pas question ici du « tarif de l’amour » que mon  vieux pote Emile allait me montrer quelques temps plus tard, qui était à se plier de rire. Chaque action y était décrite et tarifée de façon cocasse mais très claire. Je ne me souviens que d’une, si vous me permettez. C’est la pipe avec manipulation des couilles, plus cher que sans, vous l’imaginez ! Mon aventure s’est soldée par une bonne chtouille qui a donné un peu de piment à la chose, si je puis dire. « Après l’amour pisser sagaies », comme le chante Gainsbourg ! 

Le territoire de Julien dans le Sud était situé entre Yaoundé, Douala, Kribi, sur l’océan, et Lomié, en plein forêt tropicale. La forêt vierge, la vraie, aux antipodes de la savane arbustive desséchée du Nord. La chaleur humide, les pluies torrentielles qui inondent les cours en quelques minutes, dévalent les ruelles en pente et provoquent des bruits assourdissants dans les maisons couvertes de tôle ondulée, la végétation qui s’empare des moindres recoins, y compris des constructions inachevées, au point de les rendre inachevables, du fait des champignons qui se développent sur les enduits, la moiteur de l’air, la transpiration des corps, les odeurs de la ville, de la terre humide, du bois. Il y arrive que les poteaux des clôtures prennent racine et développent des branches avec des feuilles.

A Yaoundé, Julien a retrouvé Donatien. Vous vous souvenez, l’ami de sa tante qu’il avait rencontré à Paris chez sa tante. C’est lui qui l’avait branché sur une entreprise de travaux publics de Yaoundé susceptible de l’accueillir pour son stage de fin d’étude. Il avait été étudiant lui aussi, à Paris, avant de diriger une grande société publique d’import export dans son pays dont il venait d’être viré pour avoir osé acheter un cargo entier de ciment pour contrer le marchandage que la France lui faisait avec le ciment français. Crime de lèse majesté que le gouvernement camerounais avait rapidement corrigé en le renvoyant à ses études. Julien le retrouva avec plaisir, à Yaoundé puis à Douala, dans son cabinet d’étude et de conseils. Il y avait sa femme et ses enfants, dont plusieurs d’entre portaient les prénoms de ses cousins. Amitié oblige entre parisiens et étudiants africains des années cinquante. Fabien était le cadet d’une famille de la grande bourgeoisie sud camerounaise. Ses frères aînés, banquiers et bien mariés, localement, étaient décédés depuis peu et ses belles sœurs voyaient d’un mauvais œil le cadet de la famille, trop volage, à leur goût ; marié avec une française,  en plus, qui avait de drôles d’amies à Paris, allez-savoir, peut être que ça aussi ça les dérangeait ! Bien qu’informé des risques qu’il encourait à se rendre dans la maison familiale au village pour cette intronisation à laquelle, en plus, il n’attachait qu’un faible intérêt, il s’y rendit. Et il y mourut. Quelques années plus tard, j’ai rencontré un de ses amis, médecin. Il m’a parlé de ce jour néfaste où Donatien avait oublié qu’il était camerounais et éondo. « Je savais qu’il était menacé, m’a-t-il raconté, je lui avais conseillé de ne pas y aller, ou de passer chez un guérisseur pour lui demander l’antidote qui l’aurait protégé. Mais il ne croyait pas la chose possible, au milieu du 20ième siècle et il y est allé. Il a eu tord. Il est mort dans mes bras ».

Après avoir démissionné de la grande entreprise pour partir avec un architecte italien qui, comme Fernand Pouillon, construisait lui même les maisons qu’il dessinait, Julien quitté le Sud. L’architecte ayant été viré du pays, et une entreprise lui ayant proposé du boulot dans le Nord, Julien est parti pour Garoua. Retour au sec, au chaud, dans la savane arbustive sahélienne, à quelques kilomètres des montagnes et des fameuses réserves d’animaux. Des réserves qu’il a eu l’occasion de traverser en long en large et en travers, avec quelques anecdotes à la clef : une charge d’éléphant avec une fuite rendue difficile par le fait que c’est une amie qui s’essayait à la conduite de la petite Méhari et qui, on peut l’imaginer, a quelque peu paniqué. Un de ses amis conservateur de la réserve qui y a heurté à la nuit tombante les pates arrière d’un éléphant qui marchait tranquillement sur le sentier, lequel est tombé net, assis sur le capot de la voiture. Lors d’une virée dans cette même réserve, Julien et deux amis ont fait près de dix kilomètres en marche arrière avec un pick up 404, sur une petite piste de la largeur de la voiture qui serpentait au milieu de zones inondées. Les ailes s’étaient remplies de boue, bloquaient les roues et empêchaient de tourner. Il leur a fallu dégager la boue à la main avant de pouvoir repartir.

Le problème, dans cette affaire, c’est que nous ne pouvions pas faire demi tour, tellement la piste était étroite, bordée de petits talus au-delà desquels il n’y avait qu’eau et boue où l’on risquait de s’embourber et de n’en sortir que quelques mois plus tard, à la saison sèche ! Nous avons dû faire les dix kilomètres qui nous séparaient du hameau en marche arrière. Solution originale, certes, mais inattendu quand même.

L’idée d’une douche, au retour, et d’une bière fraîche, était de mise. Nous avions la bière dans la caisse à glace, et la bière fut rapidement servie et engloutie. Pour la douche, par contre, il a fallu improviser, et c’est Nahum, notre ami israélien, qui a sorti son savoir faire. En deux trois et trois mouvements il a identifié une salle de bain de brousse, en plein air, ceinturée par quatre palissades de paille tressée, il a mobilisé un adolescent qui habitait la concession, qu’il a chargé de puiser de l’eau et de nous arroser. Situation cocasse mais confortable s’il en est. A poil sous le soleil, avec un bel adolescent qui nous asperge d’eau fraîche. Avec le recul, je me dis qu’Il y avait dans l’air une sensualité d’un goût nouveau, avec des émotions à la clef qui étaient aussi inattendues que fortes. La  spontanéité de la situation autant que du geste du jeune homme qui nous aspergeait d’eau, la privait de toute forme d’érotisme, mais bon, il n’était pas loin. Dommage !

Les virées en brousse donnaient à chaque fois des occasions de découvertes passionnantes et d’histoires incroyables enjolivées par la chaleur ambiante, et parfois par l’angoisse de la nuit noire et pleine de bruits inquiétants. Un jour un lion entra dans un boukarou pendant que son occupant prenait sa douche, lequel, à son retour, eu tout juste le temps de fermer la porte et de courir chercher un garde chasse. Au campement du Grand capitaine, les gens se baignaient à quelques encablures des crocodiles en surveillant les bouts de nez qui émergeaient un bon mètre en avant des yeux. En ville les occasions ne rataient pas non plus.

Un jour, en sortant  de chez moi, j’ai dû m’arrêter car il y avait un accident de mobylette et les protagonistes semblaient quelque peu énervés. J’eu tout juste le temps d’entendre l’un d’eux dire au commissaire : « Ah, le type là, vraiment, il filait comme la diarrhée ! »

Dans le Nord Cameroun, l’atmosphère est sèche et bien souvent d’une chaleur épouvantable et aveuglante, tout comme la drôle de brume que l’on appelle la brume sèche, qui empêche carrément les avions de se poser. Julien aurait tellement de choses à raconter sur le Nord Cameroun, les peuhls bororos, beaux comme des dieux quand ils se parent de leurs vêtements de fête, quand ils dansent devant les jeunes filles pour les séduire en vue de les épouser, plus tard. Il y avait à Garoua un fonctionnaire français que l’on disait Julien un peu trop attaché à ces beaux peuhls. Il est vrai qu’il y avait de quoi en tomber amoureux !

Julien y a appris les quelques mots de puular qu’il utilise encore aujourd’hui, dans les pays voisins où la langue des peuhls est également parlée. C’est la langue la plus parlée d’Afrique de l’Ouest, équivalente au Swahili de l’Est. Il y avait aussi, à cette époque, dans les montagnes près de Pitoa, une étrange tribu que l’on appelait les Coma péteux, dont la spécialité, pour certains d’entre eux, était de se gaver de plantes qui leur permettaient, quelques instants plus tard, de péter comme des malades. Il semble que les autorités locales aient veillé à ce que ces gens ne fassent pas l’objet de trop d’attention de la part des touristes. En tout bien tout honneur ! »

Sur les différents chantiers que j’ai dirigés dans la région, j’ai vu des choses étranges. Des ouvriers, notamment, dont un homme en grand boubou venait chercher la paie à la fin du mois. « Regarde, Julien, m’a dit le chef d’équipe, les ouvriers que tu vois là-bas, ce sont les esclaves de ce mec ». Dans la baraque de chantier, à l’ombre, certes, mais au milieu d’une zone plombée par le soleil, il m’est arrivé de boire d’un trait, sans respirer, un litre et demi d’eau. Le thermomètre était calé sur 55° ! Il n’y avait pas de climatiseurs dans les bureaux de l’école que nous construisions et le contrôleur canadien nous disait qu’au Canada il n’y en a pas et qu’il n’y avait donc pas de raison d’en mettre ici. Nous avons donc fait les finitions d’enduits, de peinture et d’électricité. Et lors de la réception, les autorités ont demandé que nous posions des climatiseurs donc nous avons tout rouvert pour en poser

A cette époque un peu spéciale, dix ans à peine après les indépendances, en zone rurale, comme le Nord Cameroun, dans l’Afrique de la brousse, la vie était plutôt rustique, vous pouvez l’imaginer. Pas de télévision, si ce n’est nationale, mal foutue, pour peu d’ailleurs qu’il y en ait une, car la plupart des télévisions locales sont arrivées quelques années plus tard ; pas grand-chose à faire, peu de restaurants, des cinémas épiques, dans des salles ouvertes, avec deux films au programme, souvent totalement disparates, projetés dans des ambiances surréalistes, bobines dans le mauvais ordre, souvent, avec des gens qui entrent et sortent, fument, discutent. Et dans tout ça, qu’est ce qu’on fait, me direz-vous ? Et bien on baise. Qui ? Là est la question, justement. Le baptême de Julien s’est déroulé en plusieurs étapes. A Yaoundé, d’abord, on l’a vu, et puis à Garoua, avec une amorce de préférence en partie téléguidée par son ami Emile qui en connaissait un rayon dans ce domaine du safari quéquette ! Une expression qui se passe de commentaires, non ?

Emile, donc, par qui beaucoup de choses sont arrivées. Digne représentant des vieux aventuriers d’Afrique, comme d’autres, à Garoua, que Julien y avait côtoyés, dont deux vieux industriels façon façon qui l’ont entraîné, un jour, dans une histoire d’incendie criminelle. Furieux de voir les villageois s’emparer du matériel du club des expats du coin, dont la construction était à peine terminée, après qu’il ait été viré du centre ville où une mosquée devait être construite, ces deux ringards ont mis le feu à une paillotte en maugréant que comme ça, les pillards ne l’emporteraient pas au village. Ils n’imaginaient pas, en craquant l’allumette, que la colonne de fumée se verrait à dix kilomètres à la ronde et provoquerait une vive réaction des autorités. Julien qui avait assisté au forfait a dû s’en accuser devant les policiers pour éviter des représailles qui auraient pu être graves pour les deux vieux ! Après quoi il a passé ses dernières semaines camerounaises dans un campement, au vert, ou au sec, tout au moins, et y a attendu des amis qui arrivaient d’Algérie en 2CV Méhari et avec lesquels il devait continuer jusqu’au Soudan. Non sans avoir fait un tour de la réserve dans une vieille Land Rover pourrie conduite par l’un des deux vieux incendiaires (encore lui !), trop vite, lequel tour s’est terminé par un tonneau sur la piste barrée par un troc d’arbre au sortir d’un virage serré. Julien en est sorti avec des plaies ouvertes dans le dos que son ami a lavées avec les moyens du bord, en l’occurrence de la limonade, lesquelles ont été mal recousues par un infirmier de brousse mobilisé au milieu de la nuit dans la ville voisine et qui a posé des agrafes qu’un ami médecin a enlevées quelques jours plus tard dans un coin d’une salle de dispensaire, dont le coin opposé était occupé par deux infirmières occupées à circoncire un adolescent après que le médecin leur ait conseillé de masturber le jeune en question avant de lui couper le prépuce. Mais pour l’histoire, la grande, les plaies ont été provoquées par une panthère pendant une grande chasse avec des amis de Garoua !      

Chronique 11 : Le mendiant

Publié le 17/12/2014 à 01:56 par juliendesfaunes
Chronique 11 : Le mendiant

Ce jour là, Julien est à cran. Il sort du bureau, ruiné par ces inévitables et infernaux marathons administratifs qui vous démolissent le plus motivé des responsables de projets. Tout au moins ceux qui pensent que les résultats de leur travail ont un sens, et que la démarche et les procédures administratives qui permettent de mettre en œuvre leurs actions de développement ont pour raison d'être d'en faciliter la mise en œuvre. Mais dans le Système dans lequel travaille Julien, on a l'impression que c'est le contraire. Les agents administratifs ne se soucient pas des résultats, et encore moins des conséquences de leurs actes, blocages des documents, rejet des contrats pour des pacotilles, refus de tel ou tel Bon de commande ou autre paperasse qu'un peu d'intelligence de la situation pourrait aider à conduire à ce pour quoi il a été élaboré. Alors ils pinaillent, bloquent des dossiers, mettent en péril la faisabilité des activités longuement préparées.

Julien marche dans les rues de Dakar, comme un robot, les yeux dans le vague. Il connaît son chemin, et ce sont quasiment ses pieds qui le guident. Il marche droit devant lui, l'esprit ailleurs, dans un brouillard moral où l'on ne sait plus vers où l'on se dirige ni à quoi on pense vraiment. Il est fatigué.

Derrière lui, sans qu’il ne s’en rende compte, un vendeur l’a pris en chasse. Il le suit, se rapproche, Julien finit pas sentir sa présence, puis il entend sa voix.

Au coin de la rue Jules Ferry, juste derrière le Centre culturel français, il tourne de manière mécanique, comme conduit par un ange gardien qui le ramène chez lui. Et là, dans la rue Blanchot, il tombe sur un mendiant assis par terre sur le trottoir, jambes tendues, comme tous les mendiants. Julien n'a pas le temps de réagir, emporté par son élan, pense qu'il va heurter le vieillard, le blesser ou se blesser lui-même, tomber, et provoquer un de ces inévitables attroupements que suscitent tout accident ou incident urbain.  Mais il ne tombe pas. Il s'arrête, debout, immobile, totalement éberlué. Il regarde le mendiant, assis au sol, tranquille, sans réaction, qui ne dit rien, ne lui demande rien.

Il ne comprend rien, ou bien si, il comprend qu’il est passé à travers le mendiant. Il est médusé, se retourne encore, regarde encore le mendiant, ses jambes, le petit gobelet avec les pièces de monnaie, tout est en place !

Julien ne sait plus où il en est. Dans un rêve éveillé qui le conduit du bureau à la maison ?  Mais non ! Il est bien là, dans cette rue qu’il connaît par cœur, à ce coin de rues qu’il dépasse chaque jour. Cette situation le tarabuste. Et soudain il comprend.

Il n’y a pas de mendiant. Ou bien si, il y en a un, mais virtuel. Et pourtant, il a l’air tellement vrai ! C’est donc un hologramme, se dit-il, ou quelque chose de ce type. Il l’observe discrètement, et le mendiant bien sûr ne s’en rend pas compte. Il est programmé pour se comporter de façon ordinaire, raison pour laquelle il ne s’est pas plaint du fait que Julien lui a marché dessus.

Vous imaginez la réaction !  « Mais monsieur, vous m’avez traversé le corps ! Vous auriez pu vous excuser ».  Il doit être commandé à distance, par un habile technicien confortablement installé dans une tour de contrôle. Julien cherche autour de lui, dans les rues avoisinantes, il en compte plus de dix, ce jour là, qui, en tout état de fait, sont virtuels eux aussi.

Il en dénombrera une centaine dans les jours qui suivent. Il n’en revient pas. Il en profite pour oublier le stress du travail et se mobilise sur la cause des mendiants, mais pas tout à fait comme on pourrait l’imaginer. Il ne cherche plus un mendiant, ou cent mendiants, mais une machine infernale, un système savamment élaboré, avec la complicité, sans doute, de quelques voisins, boutiquiers ou autres. Son observation s'affine. Il progresse et finit par comprendre comment ça marche. Les gobelets sont déposés le martin sur le trottoir, à un emplacement précis, au centimètre près. Il y a d’ailleurs une petite marque sur le sol, comme sur les scènes de théâtre. Les gobelets sont là, devant les mendiants, en dur, pour de vrai, et vers 17 heures des enfants passent et les ramassent. Chacun provoque un petit mouvement autour du mendiant, et hop, le mendiant  disparaît. Julien a compris le stratagème.

Il y a quelque part une machinerie qui commande tous ces mendiants, avec des projecteurs lasers positionnés sur des façades de magasins, qu’il a d’ailleurs repérés, mais n’a pas joué à les empêcher de fonctionner. Il ne veut pas inquiéter celui qui les commande à distance. Il faut qu’il remonte jusqu’à la centrale, d’abord, jusqu’au magicien qui a créé tous ces mendiants.

C’est une fantastique opération, il faut le reconnaître. Et le comble, dans tout cela, c’est de se dire que si tous les mendiants étaient virtuels, car pour tout dire, il y en des milliers en chaire et en os, bien vivants, pauvres, ou tout au moins on l’imagine, car certains d’entre eux sont connus pour avoir accumulé de sérieux pactoles, à leurs coins de rues respectifs, si donc tous ces mendiants étaient virtuels, alors les ONGs qui se fondent leurs actions sur l’amélioration de leur situation auraient de la bile à se faire.

A moins que ce soit l’une d’entre elle qui soit derrière cette vaste machination. Mais ça serait quand même un peu gros, même si ses responsables ont dans l’idée de couper le courant un jour, et d’annoncer le lendemain qu’ils ont éradiqué le problème de la mendicité à Dakar. Ce serait d’une efficacité redoutable, certes, appréciée par les auditeurs et autres évaluateurs, mais un suicide annoncé pour les responsables de ladite ONG. 

 

Julien poursuit ses recherches. 


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